Bilan intermédiaire de la recherche-action pilotée par les Architectes de la Gratuité sur Bordeaux Métropole
Cette recherche-action, démarrée en 2024, se poursuit actuellement jusqu’en décembre 2026. Elle bénéficie d’un partenariat avec le laboratoire Passages (université Bordeaux-Montaigne) et de la participation des étudiants du MASTER Innovation territoriale et expérimentations..
Rappel du contexte
Avec une population de 107 679 étudiants inscrits dans des établissements d’enseignement supérieur en 2022 [1], Bordeaux Métropole s’impose comme l’un des principaux pôles universitaires français. Au niveau national, l’EPCI arrive en 4e position en termes d’effectifs et en 15e position en termes de densité de population étudiante [2] (12,76 % d’étudiants par rapport à une population totale de 843 738 habitants). Par son poids démographique et par son impact sur l’environnement urbain [3], le milieu étudiant joue donc un rôle majeur pour la métropole bordelaise. Il entre alors dans les objectifs des institutions bordelaises concernées de faire en sorte que la population étudiante puisse bénéficier des meilleures conditions de vie et d’accueil lors de son séjour. Seulement, cette population a des spécificités bien marquées. Elle se caractérise – de manière globale – par une forte mobilité [4], une activité principale non rémunérée, de faibles revenus [5], une certaine « inexpérience », un éloignement des réseaux primaires. Il en découle une situation de vulnérabilité transitoire qui accroît le risque de pauvreté et d’isolement [6]. Comment aborder cette problématique économique et sociale relativement singulière ? Comment tenter d’agir sur elle de façon originale et réfléchie en prenant en compte ces particularités du milieu étudiant ?
En la matière, deux orientations paradigmatiques s’ouvrent aux décideurs et aux personnes concernées.
La première s’inscrit dans le paradigme dit « clinique » qui consiste à centrer l’attention sur les étudiants, leur histoire, leurs ressources propres et leurs vulnérabilités. La réduction de l’isolement et de la précarité est alors envisagée à travers un changement individuel. Un ou des professionnels tentent de comprendre les causes directes et individuelles des difficultés de l’étudiant (ruptures familiales, difficultés d’adaptation, éloignement géographique, etc.) et d’en atténuer les effets par des actions ciblées, comme la distribution alimentaire ou l’accompagnement individuel.
En matière de traitement ponctuel des symptômes, le paradigme clinique fait preuve d’une efficacité indéniable. Toutefois, il ne solutionne pas sur le long-terme les problématiques visées et peut même, dans certains cas, créer de la dépendance aux dispositifs mis en place. La raison en est qu’il n’interroge pas l’« arrière-plan », les conditions structurelles et sociétales qui produisent les phénomènes constatés. Ces conditions constituent une donnée exogène ; ce qui les exclut à priori du champ de l’intervention, voire de la réflexion.
Le paradigme systémique et interactionniste aborde le problème différemment : l’origine des phénomènes observés n’est pas recherchée dans l’individu mais dans les systèmes (économiques, institutionnels, relationnels, symboliques...) dans lesquels il évolue, et dans les interactions entre ces systèmes. L’action de transformation se focalise alors sur le collectif : il s’agit d’outiller les acteurs pour qu’ils puissent conscientiser leur situation et tenter de transformer les conditions structurelles qui la produisent.
Notre recherche-action participative se positionne à l’intérieur du paradigme systémique et interactionniste. Elle vise à explorer dans quelle mesure l’isolement et la précarité étudiante résultent de la configuration des structures, des systèmes, d’un environnement dans lesquels les étudiants sont insérés et les relations que ces entités nouent entre elles.
Problématique et hypothèses
En partant de ce paradigme systémique, un des faits les plus saillants qui caractérise l’environnement de notre étude est le suivant :
| L’existence de phénomènes comme la pauvreté et l’isolement en milieu étudiant pourrait être qualifiée d’« aberrante » dans la mesure où les ressources matérielles et relationnelles n’y sont pas « rares en soi ». Elles sont présentes dans l’environnement et pourtant, elles ne sont pas disponibles ou distribuées aux personnes qui en ont besoin. |
Comment l’expliquer ? Question pouvant sembler naïve ! Mais c’est précisément ce qui la rend pertinente pour interroger les « conditions d’arrière-plan ». Car à priori, les étudiants pourraient fort bien se saisir de ces ressources présentes dans l’environnement, en faire usage individuellement ou collectivement, pour résoudre leurs difficultés – à condition bien sûr que ce soit dans leur intention. Seulement, la plupart d’entre eux ne le font pas. Soit qu’ils ne parviennent pas à accéder à ces ressources, soit qu’ils ne s’en saisissent pas, soit qu’ils n’imaginent tout simplement pas que cela soit possible.
Mais alors, quelles sont les forces en présence qui freinent, empêchent, limitent une répartition plus juste et optimale des ressources présentes dans l’environnement immédiat ?
Pour aborder ces questions, on peut tout d’abord noter l’existence de différents types de relations qui se nouent entre les milieux étudiants et leur environnement. Elles se distinguent notamment par la diversité des configurations spatiales et des « modalités d’échange » [7].
Le facteur géographique
Commençons par le critère géographique. À l’instar d’autres villes, l’enseignement supérieur et l’habitat étudiant bordelais présentent une configuration hétérogène où se juxtaposent au moins trois modèles d’implantation :
- un vaste campus périphérique de 230 hectares à Talence-Pessac-Gradignan, construit dans les années 1960 ;
- des sites de quartier universitaire en centre-ville, autour de la Victoire et dans le périmètre historique ;
- une université dispersée sur plusieurs sites métropolitains sans continuité spatiale directe.
Ces différentes configurations induisent des problématiques distinctes que l’on peut retrouver dans d’autres villes étudiantes [8].
Ainsi, les campus en périphérie pâtissent [9] d’une desserte moyenne et d’une ignorance mutuelle entre le campus et les quartiers avoisinants. De fait, sur le campus de Talence-Pessac-Gradignan, la concentration des fonctions (logement, restauration, enseignement) dans un même périmètre réduit les occasions d’interaction avec les quartiers avoisinants et créent un quartier isolé du reste de la ville [10].
Cette réalité géographique est un premier élément à considérer : la population étudiante est, dans certains cas, collectivement et spatialement isolée des autres populations. On peut parler à cet égard d’une ségrégation socio-spatiale [11].
Un point notable est que cette ségrégation étudiante est globalement acceptée. Ainsi, lors de notre recherche-action, en parcourant le campus et les résidences étudiantes, nous constatons que la légitimité et l’utilité de cette mise à l’écart ne suscite pas vraiment d’interrogation. Un responsable universitaire nous indique à ce propos qu’« il ne veut pas que n’importe qui puisse venir sur son campus » car il cherche à « protéger » ses étudiants. En déambulant entre les résidences, nous observons aussi des affiches interdisant de faire du porte à porte, des résidences fermées, une structure d’enseignement accessible seulement par badge, etc.
Notons que cette ségrégation n’est pas seulement institutionnelle. Lors d’une action avortée dans un café associatif tenu par des étudiants, ceux-ci nous font comprendre qu’ils « préfèrent rester entre eux ».
Ces observations semblent donc indiquer que l’habitat et les structures sont « réservées ». Ce qui n’est d’ailleurs pas sans « créer un vide » pour de nombreux services de base [12], qui sont fournis directement par des prestataires préalablement autorisés par les universités ou par le CROUS : laverie, coiffure, restauration, café, etc.
Quelles sont les conséquences de cet isolement structurel ? La première impression qui émerge de notre rencontre avec le terrain est que ces quartiers sont de facto relativement peu mixtes et peu « vivants ». Il y a moins de lieux de rencontre et plus de difficultés pour les étudiants à interagir avec d’autres personnes et structures non-étudiantes. Or, cet isolement structurel :
- réduit la palette des interactions possibles ;
- limite la circulation des ressources entre les campus étudiants et les habitants des quartiers proches, qui paraît très réduite ;
- induit une méconnaissance des milieux de part et d’autre et des ressources qui y sont disponibles – plusieurs de nos observations le confirment.
Sur la base de ces constats, il paraît alors tout à fait raisonnable de supposer que :
- l’isolement des milieux étudiants, tant d’un point de vue économique que relationnel, génère un risque d’isolement et de précarité accrus des personnes qui appartiennent à ces milieux ;
- la réduction quantitative et qualitative des ressources relationnelles et matérielles disponibles augmente la probabilité que des étudiants soient exclus des réseaux relationnels et des circuits économiques, sans qu’il n’y ait de possibilité de recourir à des réseaux de substitution – en dehors de circuits institutionnalisés.
Ceci nous permet d’ouvrir une première problématique de recherche-action.
| Problématique 1. Comment réactiver ces liens distendus entre les « milieux » ? Suffit-il de créer les conditions pour faire circuler des ressources matérielles, symboliques et relationnelles entre eux ? Et sous quelle forme cette circulation peut-elle se faire ? Et, sur un plan pratique, pour que les milieux se connaissent, voire se découvrent, comment faire en sorte que leurs acteur respectifs soient impliqués dans cette création de « circuits d’échange » ? |
On serait tenté de répondre à ces questions en les raccrochant exclusivement à des problématiques de mobilité et de spatialité : « faisons en sorte que les étudiants passent d’un espace à un autre et le système relationnel entre les deux milieux gagnera en épaisseur et en complexité ». Ainsi, les politiques urbaines cherchent désormais à renforcer la continuité entre les espaces étudiants et le tissu urbain qui les accueille [13]. Seulement, si l’exemple des campus construits pour répondre à la démocratisation de l’enseignement supérieur, isolés spatialement des autres milieux, montre l’importance du facteur géographique, ce dernier n’est pas le seul en cause dans ce cloisonnement économique et relationnel entre les populations étudiantes et leur environnement [14]. Car même en centre ville, la population étudiante tend à constituer un milieu relativement clos et ses interactions avec les populations environnantes sont essentiellement limitées à des relations marchandes ou de simple voisinage. La coprésence spatiale n’empêche donc pas les étudiants de s’inscrire dans des circuits culturels et sociaux qui leur sont propres.
Ce point a déjà été souligné par Burdèse qui notait que « les étudiants développent une relation narcissique, hédoniste ou nomade à la ville et délaissent le quartier de leurs études » [15]. Et, lors des sorties de l’espace de gratuité mobile dans l’hypercentre, nous constatons effectivement que les étudiants « restent entre eux » et interagissent très peu avec l’environnement où ils circulent. Par conséquent, s’il existe bien une « ségrégation » sociospatiale de la population étudiante dans le tissu urbain, d’autres facteurs d’isolement doivent entrer en ligne de compte. Lesquels ?
Le facteur de la « modalité d’échange »
Dans le cadre de notre recherche-action, nous avons cherché à explorer le rôle d’un facteur qui nous semble particulièrement prégnant et structurant, celui de la « modalité d’échange ». Dit autrement, nous avons tenté de voir en quoi le « système d’échange dominant » pouvait avoir un impact, aussi bien sur le « système relationnel » auquel les étudiants s’apparient, que le « système d’usage » qui définit la façon dont les étudiants font et peuvent faire usage des ressources présentes dans leur environnement. Nous en tirons alors une deuxième problématique de recherche-action.
| Problématique 2. Les modalités selon lesquelles les ressources peuvent circuler entre les personnes appartenant à ces différents milieux – ce que nous appelons les « modalités d’échange » – impactent-elles sur les possibilités d’accéder aux ressources matérielles et relationnelles et d’en faire usage ? Si oui, comment ? Et, comment la « répartition » des « modalités d’échange », des systèmes d’échange ou de transferts – par exemple, des systèmes marchands et/ou des systèmes de distribution institutionnalisés – peut-elle impacter sur les systèmes relationnels et les systèmes d’usage qui structurent les milieux étudiants ? |
Quatre pistes sont ici explorées.
Premièrement, il paraît raisonnable de supposer que si les circuits marchands et/ou institutionnels occupent tout l’« espace », alors les formes d’auto-production et d’entraide de proximité, fondées sur la disponibilité réelle des ressources dans l’environnement immédiat, n’ont pas les conditions pour émerger ou sont invisibilisés. Il y a donc une perte sèche car ces systèmes d’entraide de proximité, non-marchands et non-institutionnels pourraient potentiellement limiter la pauvreté étudiante réelle – c’est à dire, celle qui n’est pas seulement monétaire.
Deuxièmement, la marchandisation ou l’institutionnalisation des espaces de rencontre peut être excluante ; créer une certaine « distance » liée à un dispositif qui semble trop « impersonnel » et dont il est difficile de se saisir collectivement. Les espaces de rencontre marchandisés (bars, cafés...) peuvent quant à eux être tout simplement inaccessibles en fonction du niveau du porte-monnaie de l’étudiant qui varie souvent au cours du mois !
Troisièmement, on notera que les modalités d’échange marchande et institutionnelle ont en commun de faire de la capacité à « donner en retour » la condition d’accès non seulement aux ressources, mais à la relation elle-même. Dans l’échange marchand, ce retour prend la forme d’un paiement ; dans l’échange institutionnel, celle d’un dossier, d’un statut ou d’une éligibilité à justifier. Or l’étudiant précaire est justement celui qui, faute de ressources monétaires, de statut stable ou de temps disponible, ne peut honorer cette contrepartie. Il se trouve ainsi placé en position de débiteur permanent. Et pour ne pas éprouver le sentiment d’être redevable – ou bien, d’être « infériorisé », « considéré comme pauvre » – ou tout simplement pour ne pas s’exposer à une dette qu’il se sait incapable de rembourser, il préfère renoncer : décliner une invitation, ne pas solliciter d’aide, se tenir à l’écart d’un dispositif.
Ceci montre que la précarité économique ne produit donc pas l’isolement de façon directe : elle le produit à travers la modalité d’échange dominante, qui subordonne l’accès aux liens à la capacité de rendre. C’est ce mécanisme que décrit Valérie Cohen [16] lorsqu’elle observe que l’on cesse de recevoir dès lors que l’on se croit incapable de donner, le cercle des relations primaires s’en trouvant progressivement rétréci. C’est précisément ce verrou que les modalités d’échange non-marchandes et conviviales – fondées sur une réciprocité indirecte et libre, sans obligation de rendre – sont susceptibles de desserrer. En dissociant l’accès aux ressources et à la relation de la capacité à donner en retour, il s’agit de restituer la possibilité d’entrer en relation sans avoir à s’acquitter d’une dette.
Quatrièmement, la domination de l’échange marchand ne restreint pas seulement l’accès aux ressources : elle façonne la forme même du réseau relationnel. En orientant de façon quasi-exclusive l’attention, la valorisation, le désir et les flux vers des ressources marchandisées, elle fait des circuits marchands les principales occasions de rencontre. Autrement dit, « on se lie là où l’on échange » : les lieux, les rôles et les moments où l’étudiant entre en relation avec son environnement sont en grande partie déterminés par la circulation marchande. Le réseau relationnel finit ainsi par épouser la forme des circuits marchands.
On peut l’observer de trois manières. D’abord, là où des liens se nouent malgré tout entre étudiants et habitants des quartiers avoisinants, ils prennent souvent la forme de rôles marchands : l’étudiant-client du commerce de proximité, le locataire face au propriétaire, le salarié d’appoint face à l’employeur (liens minces, contractuels, bornés par la transaction, qui débordent rarement vers une relation plus riche). Ensuite, là où aucun circuit marchand ne relie les milieux (le voisin retraité, la famille du quartier populaire mitoyen, les enfants de l’école d’à côté), l’absence d’échange marchand se double d’une absence de relation : faute d’être « éclairés » par l’attention et le désir, ces points de contact potentiels ne produisent aucun lien. Enfin, le réseau qui se densifie est celui qui partage le même écosystème marchand : les étudiants se lient massivement entre eux parce qu’ils fréquentent les mêmes bars, les mêmes plateformes, le même marché du logement partagé. La « cohabitation étanche » que relève Burdèse trouve là une part de son explication : ce n’est pas seulement la distance sociale ou spatiale qui sépare les milieux, c’est aussi que rien, dans l’ordre marchand, n’organise leur rencontre.
C’est précisément cette propriété qui fonde la portée du dispositif non-marchand que nous avons entrepris de déployer : en créant une occasion de rencontre qui ne passe pas par la transaction, l’espace de gratuité mobile peut relier des milieux que le marché maintient séparés. Du point de vue de notre recherche-action, nous visons donc à explorer l’impact que peuvent avoir l’échange et le transfert (entre milieux) de type non-marchands, faiblement institutionnalisés et fondés sur une réciprocité libre et indirecte – celle qui brise la logique de l’endettement réel ou symbolique et potentiellement du rapport de domination ou d’inégalité économique [17]. Deux effets sont visés : la création de liens entre les milieux étudiants et d’autres milieux (systèmes relationnels), et la façon dont les étudiants vont pouvoir faire usage de ressources (système d’usage).
Méthodologie
La méthodologie que nous avons suivie est celle de la recherche-action participative à l’intérieur du paradigme interactionniste et systémique. Dans cette orientation épistémologique, la recherche-action ne vise pas à transformer les individus dans un cadre d’interactions fixé mais à conscientiser et mobiliser des acteurs pour transformer ce cadre d’interactions.
Remarques sur la démarche de recherche-action
Ce positionnement suppose de respecter plusieurs conditions dans la production de l’action :
- Mettre en place des actions qui visent à agir sur des groupes plutôt que sur des individus isolés. L’idée est qu’il est plus efficace de transformer des individus constitués en groupe que de chercher à les changer un à un [18]. Pour autant, le changement visé ne relève pas d’une simple prise en charge collective. Il s’inscrit dans une dynamique émancipatrice [19] par laquelle les personnes acquièrent une prise sur les conditions structurelles de leur situation.
- Adopter un principe de changement continu de façon à ce que les différentes actions puissent être constamment adaptées aux contraintes et potentialités qui émanent du terrain. De plus, de nouvelles actions peuvent être constamment introduites par les acteurs, ce qui renforce la dimension participative.
- Du point de vue de la conscientisation, la transformation doit passer autant par l’expérience que par le discours [20]. Nous partons du postulat que c’est en éprouvant concrètement d’autres modalités d’accès aux ressources – emprunter plutôt qu’acheter, donner plutôt que jeter – que les participants sont conduits à reconfigurer leurs représentations. Usages et représentations entretiennent ainsi un rapport circulaire : l’expérience d’un usage non-marchand modifie la perception de ce qui est possible, laquelle ouvre à son tour de nouveaux usages.
- Pour rester participative, la recherche-action doit demeurer ouverte et non-directive. Chacun peut, en principe, apporter des éléments de réflexion et de nouvelles propositions d’action, à l’intérieur d’un cadre défini « en amont ». Notons que cette condition n’empêche pas le « groupe-pilote », celui qui porte la dynamique de la recherche-action, d’apporter ses propres propositions.
Il importe de bien saisir que dans une recherche-action, agir et connaître relèvent du même geste : en introduisant une modalité d’échange alternative là où domine le marchand, le dispositif fonctionne comme une « sonde expérimentale ». C’est en observant ce qu’il rend possible – et surtout ce qui lui résiste – que se teste le rôle structurant des modalités d’échange. L’absence de résultats directement quantifiables à court terme n’est donc pas une limite du projet : elle est la condition d’un travail qui porte sur les conditions de production de la précarité, et non sur ses seuls symptômes.
Concrètement, il s’agit de démontrer la faisabilité de dispositifs d’échanges non-marchands et faiblement institutionnalisés entre milieux isolés, et de mettre en évidence les freins et les empêchements qui émergent d’une telle entreprise. Les actions nourrissent des réflexions, ouvrent des pistes, conduisent à des observations significatives, mais le dispositif n’est pas nécessairement destiné à être fonctionnel d’emblée : son éventuelle pérennisation – son inscription dans une temporalité et une matérialité plus durables – relèvera d’un choix collectif des acteurs qui y ont participé.
Une dernière remarque viendra illustrer cette posture méthodologique. Nous avons choisi d’élargir le champ de la recherche-action aux conditions de sa mise en œuvre. L’objectif poursuivi avec ce principe méthodologique est double. D’une part, il est attendu qu’en adoptant une telle « discipline », le dispositif puisse être une « démonstration concrète » de la faisabilité des échanges non-marchands et de l’auto-production. D’autre part, il y a une dimension auto-réflexive et expérientielle qui permet d’explorer des façons d’être, des façons de faire (des méthodologies [21]), qui transforment les représentations et les pratiques autour de l’économie non-marchande.
Une conséquence de cette démarche est que le terrain de la recherche-action s’en trouve élargi. Les modalités d’hébergement des participants, les matériaux utilisés pour la fabrication du dispositif, constituent en soi des données de recherche pertinentes. Pour autant, rappelons encore une fois que cette démarche reste liée au caractère expérimental du projet et n’a pas nécessairement vocation à perdurer telle quelle : un ancrage durable du dispositif sur le terrain dirait s’il faut l’approfondir ou y renoncer. À ce stade, néanmoins, sa puissance heuristique est réelle, ce qui lui donne toute sa place dans une recherche-action participative.
L’espace de gratuité mobile et convivial comme support de la recherche-action
Sur ces bases, la recherche-action s’est principalement structurée autour de l’espace de gratuité mobile et convivial. Le choix de cet outil tient compte du fait qu’il présente plusieurs avantages :
- Il constitue une plateforme d’apprentissage expérientiel pour des personnes qui souhaitent découvrir et expérimenter des façons alternatives de faire circuler les ressources.
- Il peut jouer un rôle de plateforme d’observation et d’« aller vers » pour enclencher la rencontre des étudiants, connaître leurs difficultés, leurs espoirs et leurs engagements.
- Du fait de sa mobilité, il ouvre des possibilités en matière de création de liens physiques et symboliques entre les différents milieux que l’on cherche à mettre en relation.
- En raison de sa propriété d’outil convivial, il ouvre de nombreuses possibilités d’actions et d’innovations qui répondent aux objectifs de la recherche-action participative. Il ne s’agit pas en effet d’appliquer sur le terrain un protocole défini à l’avance, mais de constituer un cadre ouvert au sein duquel chaque participant peut introduire ses propres innovations. Loin d’être alors de simples destinataires d’un dispositif, les participants en sont les « co-producteurs » : ils en infléchissent les orientations, proposent de nouvelles modalités d’échange ou d’usage, et contribuent ainsi à faire évoluer le dispositif autant que les savoirs qui s’y élaborent. Cette ouverture est consubstantielle à la recherche-action participative : elle est la condition même de l’expérimentation, puisque c’est dans l’écart entre ce qui était prévu et ce que les participants en font que se révèlent les possibles.
Techniques de recueil des données
Le matériau empirique recueilli reflète ce caractère processuel :
- prises de notes consignées dans un carnet de recherche hebdomadaire ;
- photographies ;
- enregistrements audio ;
- matériaux produits in situ lors des sorties de l’espace de gratuité mobile : dessins collectifs, traces des échanges, enregistrement des ateliers, des tables rondes et des réunions, productions des participants.
Ces données ne visent pas à mesurer des résultats au sens d’indicateurs de sortie, mais à documenter un processus de transformation : ce qui se noue, se dit et se reconfigure dans la rencontre et la tentative de rencontre entre des milieux ordinairement cloisonnés. Le recours à des supports variés (écrits, visuels, sonores) répond à la diversité des situations observées et permet d’en restituer la dimension à la fois relationnelle et matérielle.
Périmètre de la recherche-action
Le terrain couvert par la recherche-action est, comme vu plus haut, potentiellement très étendu. Cependant, il existe des lieux de centralité autour desquels l’action s’est structurée. On peut en distinguer quatre types.
- Deux lieux demeurés inchangés depuis le début : la maison de quartier des JSA et l’école élémentaire de Flornoy.
- Des lieux planifiés au fil de la recherche-action. La plupart correspondent à des emplacements mis à disposition par le CROUS. Devant des « resto U » par exemple.
- Des lieux découverts ou investis au fil des déplacements de l’espace de gratuité mobile.
- Des lieux où ont pu se dérouler des actions ou des évènements importants, mais sans la présence de l’espace de gratuité mobile.
État des lieux de la recherche-action
Un regard rétrospectif montre qu’en juin 2026, la recherche-action a connu trois cycles principaux et devrait entrer à partir de septembre 2026 dans son quatrième cycle. Comme dans toute recherche-action, les cycles ne sont pas parfaitement étanches. Pour les différencier, nous avons retenu quatre évènements clés dans le déroulement de la recherche-action : 1) rencontre des acteurs initialement impliqués, 2) démarrage du partenariat avec Bordeaux Métropole, 3) premières sorties de l’espace de gratuité mobile, 4) reprise attendue du partenariat avec le CROUS, les JSA, l’école élémentaire de Flornoy et le laboratoire Passages.
Le tableau 1 ci-dessous décrit les différents cycles et leurs effets observés ou attendus sur la recherche-action et les acteurs impliqués. Ne sont retenus ici que les acteurs ayant eu une participation qui nous a semblé significative – même si elle est ponctuelle – dans l’action. Une liste plus complète des acteurs approchés est indiquée dans l’annexe. De même, comme le tableau vise à esquisser une vue d’ensemble, seules les grandes orientations de la recherche-action sont mentionnées. Les actions détaillées sont explicitées dans le chapitre suivant.
| Cycle | Acteurs | Actions | Effets |
|---|---|---|---|
| Conceptualisation et démarrage (début 2024 → octobre 2024) | La recherche-action se construit initialement autour de trois structures principales : les Architectes de la Gratuité, l’école élémentaire de Flornoy et les JSA. Durant l’été 2024 vient se rajouter Bordeaux Métropole. Initialement, une dizaine de personnes : 5 membres des architectes, 2 membres des JSA, 4 membres de l’école (Flornoy). |
- Imaginer et concevoir le dispositif d’espace de gratuité (plus tard une recherche-action) qui implique l’école et les JSA. - Positionner la recherche-action par rapport au contexte scolaire (primaire et étudiant). Matériellement, les premières rencontres se font sous la forme de réunions dans l’école ou aux JSA. |
- Engagement d’un petit groupe d’acteurs - Premières réflexions collectives sur la pertinence des espaces de gratuité dans les écoles primaires et dans la vie du quartier. - Mise en lien avec la métropole bordelaise - Structuration de la recherche-action et de ses objectifs par rapport aux problématiques qui affectent le milieu étudiant. |
| Mise en place (octobre 2024 → juin 2025) | Des acteurs du milieu universitaire sont progressivement intégrés (ou non) à la recherche-action : CROUS, café pompier, Linkee, la cuvée des écolos, IUT Bordeaux Montaigne, Sciences-Po Bordeaux, etc. [voir Annexe] | - Coordonner les acteurs et prendre contact. - Conceptualiser le dispositif de terrain et la partie recherche. - Acheter le matériel - Consolider des partenariats. - Essayer de mettre les acteurs en relation avec des ateliers de recherche-action et un séminaire. - Collecter les données d’observation. - Mise en place d’outils de communication. |
- Recueil des premières réactions et retours sur le dispositif et le « principe de gratuité » : premiers freins identifiés. - Engagement accru des acteurs initiaux et de nouveaux acteurs. - Pas de changements de représentations significatifs observés. |
| Expérimentation (juillet 2025 → juin 2026) | Intégration d’acteurs étudiants et provenant d’autres milieux dans le dispositif et dans la recherche-action : élargissement de la base participante. | - Explorer des actions possibles en fonction des propositions - Centrer sur les « modalités d’échange » et les conditions de production de l’action - Faire participer des enfants et des étudiants. - Choisir et tester l’emplacement des lieux de « sortie ». - Développer le compte Instagram comme support principal de communication. - Développer un nouveau site pour le suivi des objets nomades. |
- Engagement de nouveaux acteurs qui apportent de nouvelles actions et réflexions pour transformer le dispositif. - Effets de conscientisation observés sur les étudiants. - Centrage de l’action autour des actions qui donnent des résultats (processus d’essais et d’erreur). - L’intégration des étudiants et des enfants articule le dispositif avec des pratiques déjà existantes. |
| Consolidation et retrait (septembre 2026 → juin 2027) | - CROUS (le partenariat doit être renouvelé). - JSA (Idem). - Ecole de Flornoy (Id.) - ADEME (sensibilisation écologique) - La cuvée des écolos (table-ronde et auto-production) - Café fantoche (table ronde et auto-production) - Laboratoire Passages (cartographie participative). |
- Recentrer autour de quatre actions principales qui sont signifiantes au regard de la problématique initiale de mise en lien avec les échanges non-marchands : - cartographie participative avec « balades de gratuité » ; - dispositif art nomade et graines de gratuité avec espaces de gratuité de rue en milieu étudiant ; - conscientisation des élèves et renforcement du lien école / univesité à travers le module pédagogique développé par Ophélie Rouffignac et l’équipe pédagogique au sein de l’école Flornoy ; - poursuite des tables rondes (et/ou ateliers d’auto-production) / espace de gratuité - Se désengager progressivement (Architectes de la gratuité) et créer une structure de coordination qui permet de structurer et articuler les différentes sous-actions. |
- Structuration et approfondissement de la recherche avec l’intégration de nouveaux acteurs et d’étudiants - Approfondissement du principe d’exploration de la « dimension artistique de l’échange » : effets attendus en termes de conscientisation et de participation. - Autonomisation des acteurs-clés qui à terme doivent être en capacité de « piloter les sous-actions ». - Analyse des effets sur l’isolement et la précarité. |
La chronologie montre que l’évolution de la recherche-action est venue se plaquer sur une succession de phases qu’on pourrait presque qualifier de « classique » dans la dynamique des espaces de gratuité conviviaux.
Au démarrage, une petite équipe, voire une personne seule, pense le projet et le porte. Des moyens sont alors mobilisés pour lancer l’expérimentation (local, partenaires, autorisations administratives, fabrication du contenant, etc.).
Une fois celle-ci lancée, de nouvelles personnes s’y agrègent – ce qui est facilité par le fait que le projet est ouvert et que la gratuité joue un rôle d’attracteur –, ce qui vient élargir l’équipe initiale mais aussi les représentations qui circulent chez les acteurs du projet et les actions mises en œuvre. Cela peut alors induire une déviation par rapport au projet initial et une multiplication d’idées et d’expérimentations.
Cependant, au bout d’un certain temps, par un processus d’essais et d’erreurs – et par un principe d’agrégation des énergies et de l’attention autour des essais qui « fonctionnent », qui sont relativement « simples à comprendre et à réaliser » et qui remportent l’adhésion d’au moins une partie des membres –, une sélection se fait. On observe alors une réduction de la diversité et une tendance à un recentrage vers ces « sous-projets ».
Une description de quelques actions entreprises et soigneusement choisies permettra de mettre ce fait en évidence.
Sélection d’actions réalisées
Nous distinguons quatre familles d’actions : 1) sensibilisation à l’économie non-marchande, aux espaces de gratuité et à leur impact, 2) mise en lien et réflexions sur les modalités d’échange, 3) cartographie et production de la gratuité, 4) « non-marchandisation » des moyens de la recherche-action.
Nous présentons ici deux actions dans chacune d’entre elles qui nous ont semblé pertinentes. Chaque action est décrite puis analysée selon les objectifs poursuivis et les résultats induits – étant entendu qu’à ce stade de la recherche-action, les observations sont encore partielles et que les données de recherche n’ont pas encore été dépouillées et analysées de façon systématique.
Pour chaque action, nous avons classé les résultats en nous reportant à une grille d’analyse qui différencie les effets sur les systèmes d’usage, d’échange, de représentations et relationnels.
Le tableau 2 ci-dessous décrit et illustre brièvement ce à quoi nous faisons référence en introduisant ces catégories d’analyse.
| Définition | Illustration | |
|---|---|---|
| Système d’usage | Configuration relativement cohérente et stabilisée de règles et de normes régissant la manière dont une catégorie de ressources est produite, entretenue et utilisée – la production et l’usage y étant saisis comme un même continuum, et non comme deux moments séparés (cette séparation étant elle-même supposée être un effet de la domination marchande). | L’auto-production contributive (où l’usager est aussi producteur), l’usage partagé d’un bien commun, l’usage propriétaire et exclusif et l’usage prescrit par l’expertise (qui crée de la dépendance) en sont autant de variantes distinctes, qui coexistent au sein d’un même milieu. |
| Système d’échange | Configuration relativement cohérente et stabilisée de règles et de normes régissant la manière dont une catégorie de ressources circule – notamment dont le droit d’usage est transféré – entre des acteurs. Sa brique élémentaire est la modalité d’échange. Il se caractérise par une règle d’échange dominante (transfert avec ou sans obligation de contrepartie, réciprocité directe ou indirecte, libre ou obligée, monétaire ou non, anonyme ou non). | L’échange marchand, l’échange contraint, le don-contre-don, l’échange non-marchand réticulaire et la redistribution institutionnelle en sont autant de variantes distinctes, qui coexistent et entrent en concurrence sur un même territoire. |
| Système de représentations | Configuration relativement cohérente et stabilisée de schèmes et de normes régissant la manière dont les ressources, les personnes et les activités sont perçues, catégorisées et dotées de valeur ; délimitant ainsi le champ du possible, du désirable et du légitime. | La valeur marchande (le prix), la valeur d’usage (l’utilité concrète), la valeur symbolique ou statutaire (le prestige, la distinction) et la valeur affective ou mémorielle (l’attachement) en sont autant de registres distincts, qui coexistent et entrent en concurrence à propos d’un même objet. |
| Système relationnel | Configuration relativement cohérente et stabilisée de règles et de normes régissant la manière dont les personnes entrent en relation et tissent ou défont leurs liens. | Les liens primaires (famille, proches), les liens électifs ou d’affinité, les liens institutionnels et professionnels et les liens faibles de proximité (voisinage, sociabilité ordinaire) en sont autant de variantes distinctes, qui se superposent et se recomposent au sein d’un même milieu. |
Actions de sensibilisation à l’économie non-marchande, aux espaces de gratuité et à leur impact
Les actions entrant dans cette catégories visent à réfléchir collectivement sur les actions et problématiques soulevées par la recherche-action.
Le projet pédagogique avec l’école de Flornoy
Description et historique
Un projet pédagogique est réalisé conjointement par Ophélie Rouffignac, animatrice aux JSA, et deux instituteurs de l’école élémentaire de Flornoy. Il s’étale sur trois mois environ et démarre au printemps 2026 et se structure en deux phases.
- Des ateliers de sensibilisation sont animés par Ophélie Rouffignac avec l’appui des instituteurs. Ils reposent sur une démarche d’éducation populaire et d’apprentissage par le jeu et l’expérience.
- Un travail de collecte est engagé par l’équipe et les enfants qui sont impliqués directement dans le processus. Ils construisent ensemble une caisse et la remplissent d’affaires à donner selon les conditions définies dans le parcours pédagogique. Les affaires récupérées sont distribuées avec le CyclOdOn.
Objectifs
- Sensibiliser au réemploi des objets, à la surconsommation marchande et au principe des espaces de gratuité.
- Impliquer les acteurs de l’école de Flornoy dans la recherche-action.
- Commencer un travail de mise en lien avec d’autres milieux (étudiants, quartier populaire proche de Saint-Augustin, via le CyclOdOn).
Engagements et participation
Le projet prend place avec deux classes pilotes de cycle 1 et 2. Les enfants sont amenés à participer et les parents en sont informés. Les retours laissent à penser que l’engagement des enfants et des parents est sincère.
Résultats
| Impact attendu et/ou semblant avoir été constaté | |
|---|---|
| Système d’usage | Conscientisation sur le gaspillage |
| Système d’échange | Amener les enfants à donner, à apprendre à ne pas garder et à prendre conscience qu’on peut le faire. |
| Système de représentations | Conscientiser les élèves (et les professeurs) sur l’intérêt de la gratuité dans les circuits de réemploi et sur les problèmes de la surconsommation. |
| Système relationnel | Relier les enfants et les parents ; créer une relation d’entraide. |
L’action s’emboîte bien avec la problématique initiale et la méthodologie adoptée : l’action collective prend appui sur des réseaux relationnels et institutionnels pré-existants et a pour objet la conscientisation à l’impact des systèmes d’échange sur le système d’usage (ex : consommation marchande → gaspillage).
Plusieurs points sont à noter :
- L’effet sur les usages paraît faible. La modification des usages nécessiterait sans doute davantage d’investissement.
- En ce qui concerne le système d’échange, l’action est éphémère et très encadrée. Pas de modifications sur le long-terme.
- L’impact sur le système des représentations semble important. On note que les enfants semblent réceptifs à la forme. L’outil CyclOdOn est rapidement adopté (l’imaginaire du dinosaure est visiblement efficace) !
- Sur le plan relationnel, pas de changement significatif par rapport aux réseaux préexistant. On constate surtout un renforcement du partenariat.
Limites et perspectives
L’espace de gratuité implanté n’est pas convivial au sens strict (ouvert, non-directif, absence de finalités à priori, etc.) : adaptation rendue nécessaire par les contraintes liées à un établissement de l’enseignement primaire.
Le point d’entrée de l’action a dès lors été celui du réemploi et du cycle de vie des objets, ce qui s’écarte de la problématique initialement visée par la recherche-action.
La dimension mise en relation avec le milieu étudiant n’a été que peu explorée. Les élèves sont conscientisés sur la question mais il n’y a pas de liens qui sont concrètement créés. Le lien est ici davantage tourné vers le quartier.
L’animatrice et l’instituteur donnent un retour positif sur l’action et souhaitent réitérer l’expérience en axant davantage sur les relations avec le milieu universitaire.
Les zones de gratuité – table ronde
Description
Une première table ronde se fait spontanément lors d’une action organisée au Café Pompier. Les sessions suivantes se déroulent au Café Fantoche.
Les tables rondes ont réuni de trois à sept personnes. Une petite zone de gratuité est installée dans le café et signalée par un affichage sommaire, tandis que le CyclOdOn est stationné devant (les passants peuvent s’en servir). Les tables rondes durent 2 heures en moyenne. Le thème varie à chaque fois mais porte à minima sur des questions relatives à la gratuité, l’auto-production, le don, etc. La table ronde a un fonctionnement très souple. Pas de règles formelles pour la prise de parole. L’ambiance est détendue. Un enregistrement est réalisé à chaque table ronde.
Objectifs
- Discuter à plusieurs des questions relatives à l’économie non-marchande.
- Partager des idées d’action.
- Enclencher des débats sur des sujets pouvant prêter à controverse.
Engagements et participation
La participation des personnes présentes est bonne. De nombreuses idées sont avancées. Des récits et des expériences sont échangées.
Les étudiants sont très présents dans le café. Le simple fait de réaliser la table ronde-espace de gratuité dans le café « envoie un signal » : présence d’un espace de gratuité, discussions sur le thème.
La réception des bénévoles du café est mitigée. L’action est parfois accueillie avec un certain « scepticisme » mais toujours de façon courtoise.
Résultats
| Impact attendu et/ou semblant avoir été constaté | |
|---|---|
| Système d’usage | La zone de gratuité amène des objets parfois « improbables » dans le café. Le café est assez coutumier des zones de gratuité et de la débrouille. La prise des affaires est très pragmatique. |
| Système d’échange | Impact via la zone de gratuité en place. |
| Système de représentations | La conscientisation des personnes aux problématiques, parfois juste le partage d’informations utiles, aide à ouvrir le champ des possibles. |
| Système relationnel | Les tables rondes créent des interactions entre les participants, mais limitées à ce contexte. La mise en relation d’acteurs de différents milieux avec le milieu étudiant est techniquement possible via ce support. |
Du point de vue de la recherche-action, notons que l’action peut entrer à la fois dans les objectifs de mise en relation et de conscientisation / prise en main de l’environnement.
Plusieurs points sont à noter :
- L’impact sur le système d’usage paraît faible. À noter toutefois, l’un des habitués du café s’habille directement sur place avec les habits de la « zone de gratuité ».
- L’impact sur le système d’échange est peu marqué. Mais il est probable qu’en s’inscrivant dans la répétition, la zone de gratuité pourrait s’ancrer.
- L’impact sur le système de représentations est indéniable. Les discussions ouvrent des perspectives puissantes en termes d’action et de réflexion.
- En revanche, si l’impact sur le système relationnel est intéressant, d’autant qu’il relie potentiellement les participants aux usagers du café, il ne concerne à ce stade qu’une poignée d’entre eux.
Limites et perspectives
La limite de l’exercice est qu’une discussion même passionnante ne débouche que trop rarement une transformation dans les faits. Le couplage avec la zone de gratuité paraît à ce titre un peu artificiel. Il gagnerait à être approfondi avec des ateliers davantage ciblés.
La poursuite des tables-rondes / zones de gratuité semble nécessaire, d’autant qu’elles prennent de facto la place des ateliers de recherche-action. Cependant l’action gagnerait à être mieux visibilisée : podcast, meilleure communication. Changer ponctuellement de lieux pourrait également être une piste à explorer.
Actions de mise en lien et réflexions sur les modalités d’échange
Les actions entrant dans cette catégorie visent à ouvrir des pistes d’actions et d’expérimentations sur la façon dont on fait circuler les ressources. L’idée générale est de montrer par l’expérience que cette circulation ne se limite pas à la modalité marchande. Plusieurs modalités peuvent cohabiter, s’articuler entre elles. Enfin, il est possible d’investir ce champ des modalités d’échange de façon ludique, voire artistique.
Le stand « poly-échange »
Description
Durant un marché de Noël organisé au sein du tiers-lieu jeunesse le 125, nous expérimentons un stand de « poly-échange ». Concrètement, un jeu est installé sur un stand en U. Il redirige entre quatre espaces d’échange : 1) don pur, 2) objets nomades (obligation de refaire circuler), 3) espace « roulette » avec introduction de l’aléa et d’un dialogue autour des besoins et de ce qu’on attend dans l’échange, 4) espace marchand. Des règles sont posées pour faire en sorte que l’utilisateur progresse et fasse circuler les affaires d’un espace d’échange à un autre [22].
Objectifs
L’objectif poursuivi du stand est triple :
- En créant une situation disruptive où l’aléa est réintroduit dans le transfert de ressources et où la normalité de l’échange marchand est perturbée, on cherche à conscientiser et à élargir les représentations sur les différentes possibilités de transfert. Celui-ci n’est pas figé à priori. Il est indéterminé. Il peut être négocié, réfléchi collectivement au moment de l’échange proprement dit.
- En simulant une circulation des affaires d’un espace d’échange à un autre, on essaie de reproduire en miniature des gestes que l’on peut faire au quotidien mais qui s’inscrivent dans des circuits généralement pré-existants. Cette simulation pourrait alors aider à se représenter les différents processus et à en mesurer les effets.
- En introduisant une dimension ludique dans l’échange, on espère le « désacraliser ». C’est à dire, le rendre plus « malléable » et ouvrir un champ d’investigation pour les participants qui souhaiteraient construire des modalités d’échange alternatives. C’est particulièrement vrai pour les objets nomades qui ouvrent précisément cette possibilité.
Engagements et participation
Au cours du marché de Noël, une vingtaine de personnes participent. Les retours sont encourageants. Notons qu’un étudiant est vivement intéressé, s’inscrit sur le compte Instagram et nous demande de la documentation sur le thème de la gratuité.
Résultats
| Impact attendu et/ou semblant avoir été constaté | |
|---|---|
| Système d’usage | Le stand a la particularité de brouiller la séparation entre système d’usage et système d’échange. D’une part, il permet d’« utiliser » l’échange comme un divertissement. D’autre part, il relie in situ, c’est à dire, au moment de l’échange proprement dit, la façon dont besoins, usages, demandes et échange peuvent être interconnectés dans une situation de face à face ou dans une chaîne d’utilisateurs (pour les objets nomades). |
| Système d’échange | Impact sur l’articulation des différents systèmes d’échange (don pur, don avec obligation, vente, etc.) |
| Système de représentations | Transformation de la façon dont les personnes conçoivent les différentes possibilités d’articuler et juxtaposer les types d’échange entre eux. |
| Système relationnel | Contrairement à un échange marchand désincarné, l’introduction du jeu et du dispositif « oblige » à entrer en relation. D’autre part, la dimension supposée pacificatrice de l’échange marchand peut être testée in situ et surtout « externalisée » (c’est le hasard qui décide) ! |
Du point de vue de la recherche-action, l’action entre dans les objectifs d’élargissement de l’échange et d’exploration des relations entre systèmes d’échange, système d’usage et système relationnel. Elle ouvre également à une prise en main plus forte des dispositifs d’échange ou de transfert des droits d’usage.
Plusieurs points sont à noter :
- L’impact sur le système d’usage est potentiellement important, mais le faible nombre de participants ne permet pas en l’état actuel d’en tirer des conclusions.
- Les effets sur les systèmes d’échange pourraient être significatifs, mais tout dépend de la viabilité du dispositif à une échelle plus vaste. Or, il ne s’agit pas d’un dispositif rodé, à la différence des espaces de gratuité devenus aujourd’hui relativement courants.
- L’impact sur le système de représentations est mitigé. Il peut y avoir une réaction de rejet et la complexité du dispositif n’aide pas à y « voir clair ».
- L’impact sur le système relationnel est faible.
Perspectives et limites
Le principal problème du dispositif est sa complexité. Les règles sont trop nombreuses, la signalétique peu claire et la longueur des explications fournies crée une file d’attente.
Ajoutons que plusieurs participants font part d’une certaine réticence au principe, trouvant la « roulette » trop intrusive et engageante. Un autre fait remarquer qu’il n’est pas normal de payer dans un espace de gratuité.
Ces réactions suscitées par le dispositif sont intéressantes du point de vue recherche ; mais cela n’élude pas la question de l’intérêt concret d’un tel dispositif. Est-il possible d’en faire un outil fonctionnel pour la circulation des ressources ? Pour la conscientisation ? D’autres expérimentations semblent nécessaires pour répondre à cette question. Il faudra alors tenir compte – et c’est ce que le dispositif a déjà permis de révéler – d’une certaine inertie et d’un certain conservatisme dans les modalités d’échange et de circulation des ressources.
Les tableaux nomades et les graines de gratuité
Description
Début avril 2026, nous transformons temporairement le CyclOdOn en exposition ouverte d’art nomade. Des tableaux sont exposés sur le vélo-cargo ou autour et ils peuvent être pris gratuitement, à condition de les refaire circuler gratuitement, selon des règles de circulation indiquées sur le tableau. Ces règles peuvent faire l’objet d’un investissement artistique en tant que tel. Il en résulte que la dimension artistique est élargie à l’échange et ne concerne plus seulement l’œuvre d’art.
Cette innovation est inspirée d’expériences et de réflexions similaires mises en place depuis plus d’une quinzaine d’années autour de l’élargissement des façons de faire circuler les ressources à l’intérieur de l’économie du don (ici le don avec obligation de refaire circuler).
Pour faire circuler les tableaux, nous utilisons la métaphore de l’auto-stop et tentons même de faire du « tableau-stop » dans une mise en scène théâtrale sur les quais.
Le mois suivant, nous continuons sur la lancée et fabriquons avec des enfants des JSA des « graines de gratuité ». Le principe est le suivant : les graines sont un contenant qui comprend des affaires que l’on peut prendre gratuitement, sous réserve de les faire circuler en recréant un petit espace de gratuité.
Un site internet existe déjà pour suivre le parcours des objets [23]. Mais il est un peu daté et la décision est prise peu de temps après de le refondre pour arriver à une interface plus moderne et fonctionnelle.
Objectifs
L’objectif est de trois ordres.
- D’abord, l’idée est que ces dispositifs permettent d’explorer des moyens de relier les personnes entre elles au fil de la circulation des objets. Mais il faut ici souligner qu’il y a deux circulations en jeu : 1) la circulation géographique, 2) la circulation en termes de transfert de droit d’usage et/ou de détention de l’objet. Tout l’intérêt, du point de vue de la recherche, est d’explorer comment ces deux circuits peuvent s’interpénétrer et s’articuler.
- Ensuite, le principe des objets nomades (les graines de gratuité en étant un d’un type particulier) vise à permettre de « ré-investir » l’échange pour ne plus avoir à le subir comme une donnée exogène, dont on accepterait potentiellement et passivement les effets.
- Enfin, les graines de gratuité amènent à réfléchir sur la façon dont il est possible de participer à la prise en main et à la fabrication des espaces de gratuité.
Engagements et participation
L’engagement des enfants de l’école élémentaire de Flornoy, aussi bien pour dessiner des tableaux nomades que pour décorer et fabriquer les graines de gratuité, a été excellent !
Notons également la participation d’artistes et le fait que de nombreuses personnes, dont des étudiants, ont pris des tableaux à faire circuler. La participation à la création des espaces de gratuité n’a pu encore être pleinement réalisée.
Résultats
| Impact attendu et/ou semblant avoir été constaté | |
|---|---|
| Système d’usage | L’usage des tableaux se trouve transformé par ce principe d’échange. On passe potentiellement d’un usage « isolé », marqué par un besoin de possession et une instrumentalisation de l’objet, à un usage collectif et transparent, dicté par l’objet en tant que tel et dont la possession est par définition contrariée ! |
| Système d’échange | Avec ce principe, le système d’échange est théoriquement grandement élargi et surtout, il n’est plus une donnée exogène ; il est « repris en main ». Un autre point important est qu’il introduit la dimension artistique dans l’échange proprement dit. |
| Système de représentations | Deux points notables. Le premier est que le système interroge tout aussi bien les artistes que les enfants et les étudiants qui ont pris des tableaux sur la notion et l’utilité de la possession. Le deuxième est qu’en théorie, il doit permettre d’élargir la représentation de l’objet à l’ensemble de ses circulations géographiques et de ses circulations « par personne », en introduisant notamment les modalités d’échange au fil des circulations. C’est une dimension importante du point de vue heuristique. |
| Système relationnel | L’effet attendu est de plusieurs ordres. D’abord, au moment des transactions, il y a bien création potentielle d’une relation (tout dépend des conditions de circulation inscrites sur l’objet). Ensuite, le journal des transactions pourrait créer une sorte de communauté, un tissu de liens invisibles en particulier entre des milieux qui ne communiquent pas. Enfin, le dispositif permet de créer du lien entre des milieux, car il fédère autour de l’art amateur ou de l’art brut. |
Du point de vue de la recherche-action, l’action permet une reprise en main et une exploration créative de l’échange tout en ayant potentiellement un impact sur l’isolement. D’autre part, une multiplication des espaces de gratuité (via les graines de gratuité) peut répondre à des questions d’accès aux ressources en impliquant les acteurs directement dans la mise en œuvre des conditions de réduction de cette précarité.
Plusieurs points peuvent être soulignés :
- L’impact sur le système d’usage est théoriquement fort. Mais en l’absence d’une interface technique optimisée (suivi des objets notamment), il est largement atténué car les retours sont rares.
- L’impact sur le système d’échange serait sans doute notable si le dispositif parvenait à s’ancrer dans la pratique.
- Les tables rondes organisées sur les thèmes en parallèle avec les actions montrent un effet sur les représentations des participants. De même, nombre de personnes qui ont pris les tableaux se sont montrées vivement intéressées par la démarche.
- L’impact sur le système relationnel pourrait être très puissant et permettre de relier de façon originale des milieux étanches.
Perspectives et limites
Théoriquement, on pourrait utiliser les objets nomades pour agir sur l’isolement – par exemple, en demandant à ce que l’objet circule entre voisins – mais c’est une perspective encore assez lointaine.
D’autre part, il reste à savoir si les potentialités en termes de transformation de l’échange seront réellement intégrés (économiquement et socialement) ou si le niveau de conscientisation demeurera cantonné à une activité perçue comme ludique et éphémère.
De même, les graines de gratuité peuvent servir de passerelle, d’outil de « médiation », entre le milieu étudiant et les enfants des quartiers. Actuellement, la pertinence du dispositif à cet endroit doit toutefois encore être confirmée.
Actions de « visibilisation » et de production de la gratuité
Les actions entrant dans cette catégorie visent, d’une part, à améliorer, à construire collectivement et à redistribuer la connaissance générale de l’économie non-marchande, et d’autre part, à étendre le principe des espaces de gratuité conviviaux en l’ancrant dans la pratique et en l’utilisant comme outil de rencontre et de mise en lien.
Les zones de gratuité de rue avec une approche participative et reliante
Description
Le CyclOdOn est déplacé depuis septembre 2025 à différents emplacements. Comme vu plus haut, une partie d’entre eux est proposée par le CROUS, d’autres sont improvisés au fil des rencontres, ce qui est rendu possible par la grande souplesse du dispositif. Dans une « sortie », un espace de gratuité convivial est installé. Il s’agit alors d’un lieu d’échange, d’animation mais aussi de rencontres et de mise en lien à travers la circulation du CyclOdOn et des objets qu’il contient.
Pour renforcer cette dernière propriété, Mehdi Roux-Salembien, un membre du groupe-pilote, a eu l’idée d’inscrire l’histoire des objets directement dans un carnet. Idée brillante qui a permis de créer une connexion intéressante entre des personnes qui se rencontrent indirectement via l’objet circulant.
Objectifs
- Ancrer la gratuité dans la pratique et dans une certaine routine, de façon à la normaliser et à la rendre plus « acceptable ».
- Permettre à des structures d’utiliser l’espace de gratuité pour en faire l’expérience et peut-être, en installer un dans leurs locaux ou dans leur zone d’intervention.
- Agir directement sur la précarité via la distribution de ressources gratuites. L’espace de gratuité de rue est en effet, à la différence des dispositifs plus expérimentaux décrits avant, le plus proche d’un outil fonctionnel ; il produit donc des effets directs observables.
- L’espace de gratuité étant convivial (ouvert, non-directif, participatif), il facilite un engagement de personnes « en quête de sens », c’est à dire, souhaitant participer à une action qui leur paraît utile et bienveillante.
- Créer du lien et de la rencontre. L’impact sur l’isolement est ici directement observable, même si les rencontres sont ponctuelles – en sachant que des communautés de bénévoles peuvent se nouer autour d’un espace de gratuité sédentaire pleinement fonctionnel.
Engagements et participation
La participation des personnes est importante (de 10 à plus de 100 personnes qui interagissent sur une sortie) bien qu’elle dépende largement de paramètres qui sont à mettre en perspective avec une action réalisée en extérieur.
Un engagement plus conséquent dans le fonctionnement du dispositif (rangement, présence régulière) est pour l’instant limité à une petite poignée de participants. Ce timing paraît normal au regard de l’évolution des espaces de gratuité conviviaux.
Résultats
| Impact attendu et/ou semblant avoir été constaté | |
|---|---|
| Système d’usage | L’usage de certaines ressources est facilité par la circulation du CyclOdOn. Notons que lorsque des ressources alimentaires sont proposées sur le dispositif, elles sont très vite prises. |
| Système d’échange | Les effets positifs des espaces de gratuité sur le développement de l’économie du don sont aujourd’hui relativement bien documentés. L’élargissement à d’autres formes d’échange : prêt gratuit, objets nomades, services, tableaux d’annonces gratuites, etc. est en revanche moins exploré ; mais il pourrait « combler un vide » en facilitant et en sécurisant l’accès à des ressources qui sont difficiles à trouver dans les espaces de gratuité reposant exclusivement sur le don. |
| Système de représentations | En normalisant l’échange non-marchand, en montrant qu’il est réalisable ; et en le valorisant, les espaces de gratuité conviviaux opèrent une transformation durable des représentations. |
| Système relationnel | L’espace de gratuité met en lien des milieux entre eux via la circulation des ressources. Il est par ailleurs en tant que tel un lieu de rencontre entre des personnes. |
L’action peut permettre une réduction immédiate de la précarité et de l’isolement en ouvrant un espace où les ressources matérielles et relationnelles sont facilement accessibles et disponibles. La dimension participative est par ailleurs importante car elle ouvre un espace où les acteurs peuvent s’engager dans une action signifiante.
Plusieurs points peuvent également être soulignés :
- L’impact sur le système d’usage est encore mal connu. On ignore par exemple si le fait de récupérer des affaires dans les espaces de gratuité conduit à des usages différents, soit des affaires récupérées, soit des catégories d’affaires considérées comme disponibles sur les espaces de gratuité (on gaspille une ressource car on sait qu’on peut se la procurer gratuitement). Sur ce dernier point, il faut considérer, avant toute conclusion hâtive, que la disponibilité d’une ressource est généralement bien plus aléatoire sur un espace de gratuité. Elle relève plus sûrement de la découverte fortuite que de l’achat planifié !
- L’impact sur le système d’échange est significatif pour les personnes qui acquièrent des ressources dans les espaces de gratuité car elles substituent à un achat une acquisition gratuite. De même, une personne qui donne des affaires « s’engage » dans le système d’échange. Elle le fait d’ailleurs en arguant car elle sait que les affaires sont redonnées directement. Il y a donc ici une volonté souvent manifestée de faire en sorte que les ressources demeurent dans les circuits du don, voire, d’élargir ces circuits [24].
- L’impact sur le système des représentations est à priori élevé. Les personnes font part de leur surprise, de leur intérêt, enclenchent des discussions, etc. Autant d’indices qui montrent un effet du dispositif sur leurs représentations.
- L’impact sur le système relationnel est significatif et repérable entre autres à travers la création de liens entre les personnes qui participent régulièrement.
Limites et perspectives
On note une différence encore importante à ce stade du projet entre les personnes qui apportent des affaires sur le CyclOdOn et les personnes qui en prennent.
Notons aussi l’existence d’un projet assez similaire organisé spécifiquement pour le réemploi des objets et de façon assez massive sur Bordeaux Métropole. Cela nous oblige à positionner le projet, tant dans le discours que dans le service proposé. Il en va de même pour le prêt d’objets et la circulation des œuvres d’art. Depuis quelques années, les médiathèques proposent désormais ce genre de services. Un repositionnement du dispositif est donc nécessaire. Par exemple : « faire circuler l’information sur qui prête quoi », « amener les affaires à prêter directement sur le quartier », « objets nomades », etc.
Les observations convergent nettement vers l’existence d’un lien entre les modalités d’échange et les façons d’entrer en relation. Mais, à ce stade de la recherche-action, nous ne parvenons pas encore le caractériser systématiquement. Deux raisons peuvent être invoquées. D’une part, chaque sortie constitue une configuration singulière (lieu, public, objets présents, conditions matérielles), où les modalités d’échange se mêlent rarement à l’état pur : isoler l’effet propre de l’une d’elles sur le type de lien noué reste délicat. D’autre part – et cela rejoint notre positionnement systémique –, le lien recherché n’a vraisemblablement pas la forme d’une loi générale, mais celle d’une relation configurationnelle. L’enjeu est alors d’identifier peu à peu les conditions sous lesquelles telle modalité d’échange tend à favoriser tel type de lien. C’est un travail que la poursuite de la recherche-action devra approfondir.
Malgré l’impact des espaces de gratuité sur les représentations, de nombreux préjugés peuvent subsister sur les « échanges » qu’ils permettent et sur leurs effets. L’impact du dispositif – en particulier en ce qui concerne son potentiel pour court-circuiter l’achat – est alors atténué par une « mise à l’écart » conceptuelle du dispositif : « la gratuité ne peut pas fonctionner dans d’autres contextes », « elle est destinée aux pauvres », « elle ne concerne que les biens abondants », « elle n’a pas lieu d’être car c’est une conséquence de la surproduction », etc. Concrètement, de nombreuses personnes ne veulent pas prendre car elles disent vouloir « laisser les affaires pour celles et ceux qui en ont besoin ». En réalité, pour de nombreuses ressources, en particulier les vêtements, cet argument n’est bien sûr pas – plus – pertinent ou « rationnel ».
Comme dans d’autres espaces de gratuité, on peut tenter de limiter cet effet en faisant en sorte que le dispositif ne soit pas perçu comme un dispositif « caritatif » mais au contraire comme un dispositif « d’entraide symétrique » où chacun peut apporter sa contribution sous différentes formes et où chaque configuration se vaut (outil convivial). Or, l’objectif de la recherche-action crée une certaine tension à cet endroit car elle a bien une visée sociale. De plus, le différentiel de niveau de vie entre le quartier Saint-Augustin (réputé riche) et le milieu étudiant, peut vite amener à tomber dans ce travers. Comment l’éviter ? C’est un point qui devrait être retravaillé avec les participants de ce quartier.
Faire en sorte que l’histoire de l’objet circule avec l’objet paraît prometteur (les observations sont plutôt concluantes). Mais il faut faire en sorte que ce soit réalisable en pratique, en tenant compte des dynamiques complexes d’un espace de gratuité de rue. La bonne formule reste à trouver !
Cartographie et balades de gratuité
Description
Au fil des déplacements, des espaces de gratuité sont référencés sur une carte participative [25] et de la documentation sur « tout ce qui est gratuit » est collectée et exposée sur le CyclOdOn. L’idée vient alors naturellement d’utiliser les trajectoires entre les emplacements où les sorties sont prévues, pour réaliser des « balades » de gratuité. C’est à dire qu’en déplaçant le dispositif, chacun observe l’environnement immédiat pour déterminer ce qui est gratuit ou non et entre en relation avec les personnes rencontrées sur le chemin. Il arrive que celles-ci proposent des affaires, demandent à s’inscrire sur le compte Instagram [26], etc.
Objectifs
L’espace de gratuité mobile est un outil de transformation sociale mais c’est aussi une plateforme d’observation et d’activation de la gratuité dans les espaces qu’il traverse. En cartographiant la gratuité, l’objectif est d’améliorer la connaissance des acteurs pour qu’ils sachent où se procurer des ressources gratuitement.
Un autre objectif est qu’en cartographiant l’espace selon le critère non-marchand / marchand, on parvienne à mieux comprendre ce qui le détermine et ce qui définit la disponibilité ou l’indisponibilité des ressources. Supposons qu’un arbre soit repéré dans la rue : est-il possible d’en cueillir les fruits ? Quid si cet arbre est chez un particulier ? Acceptera-t-il de mettre l’arbre à disposition des personnes qui souhaitent se servir ? Ces quelques exemples montrent que la représentation spatiale selon le critère marchand / non-marchand est à géométrie variable et qu’elle peut potentiellement être élargie.
Engagements et participation
L’engagement des acteurs est observé dès lors qu’il s’agit de donner des conseils, indiquer des lieux de gratuité, etc.
Résultats
| Impact attendu et/ou semblant avoir été constaté | |
|---|---|
| Système d’usage | Améliorer l’usage de ressources non-marchandes qui sont « invisibilisées » car non-localisées. |
| Système d’échange | Une meilleure localisation doit permettre d’accroître les échanges non-marchands, la récupération, l’auto-production à partir de ressources présentes dans l’environnement local. |
| Système de représentations | L’impact est à la fois direct, dans le sens où on améliore les connaissances sur les ressources gratuites présentes dans l’environnement (avec potentiellement une dimension comparative) et indirect : suggérer l’acquisition ou l’usage gratuits de ressources (sans cela la personne n’en aurait probablement pas eu l’idée). |
| Système relationnel | L’action de cartographie peut être en soi une source de mise en relation. |
Du point de vue de la recherche-action, l’action peut permettre une réduction immédiate de la précarité et de l’isolement en « désinvisibilisant » des espaces où les ressources matérielles et relationnelles sont facilement accessibles et disponibles. Son impact sur le système d’usage est donc potentiellement fort, à condition que l’information circule (système de représentations) et que les ressources disponibles soient suffisamment abondantes. Enfin, s’agissant de l’impact sur le système relationnel, on peut songer à transposer l’exemple des réseaux d’hospitalité [27] et à leurs effets en termes de mise en relation.
Limites et perspectives
Les balades de gratuité sont demeurées plutôt erratiques. Les contraintes climatiques ou temporelles ont parfois rendu l’action impossible à réaliser (ou absence de participants). De plus, l’ensemble du processus est morcelé et manque de continuité. Le repérage d’un espace de gratuité n’est pas toujours suivi de son inscription sur une carte.
La participation prévue d’étudiants en Master sur des actions de ce type à partir de septembre 2026 pourrait toutefois rendre l’action bien plus tangible et opérationnelle.
La question de savoir ce qu’on cartographie recoupe celle de savoir si l’on adopte une approche purement passive ou au contraire une approche active où le processus de cartographie contribue à « créer » de la gratuité. C’est potentiellement le cas si, lors d’une balade de gratuité, on propose à des personnes de mettre à disposition gratuitement une partie de leurs ressources. Dans ce cas, on formalise (et on fige) l’« état », le « statut d’échange » de la ressource qui passe d’un statut plus ou moins indéterminé à un statut d’affaire explicitement « à donner ».
Soulignons qu’il peut en être de même pour les espaces de gratuité de rue. Il est possible, par exemple, d’apposer un logo, un marqueur, à un endroit donné, pour signifier à d’autres personnes qu’il y a là un endroit où on peut déposer et prendre des affaires gratuitement. C’est une perspective qui pourrait s’avérer enrichissante en se couplant à des formes d’art de rue participatif.
Actions de « non-marchandisation » des moyens de la recherche-action
Les actions de cette catégorie élargissent certains objectifs de la recherche-action (par exemple, accroître la disponibilité des ressources gratuites) aux moyens mis en œuvre pour la réaliser.
Autoproduction de la remorque avec du bambou
Description
Une fois l’acquisition du vélo-cargo réalisée, il s’avère que la remorque est trop petite pour accueillir des affaires. Il faut alors soit la fabriquer (auto-produire), soit l’acheter. Le pari est de l’auto-produire en essayant de récupérer au maximum les ressources nécessaires à cette fin. Le choix est alors arrêté sur le bambou. Celui-ci sera récupéré à quatre reprises dans des zones proches du campus ou directement dans le campus, et la remorque sera fabriquée lors d’un atelier dans le jardin de la cuvée, puis améliorée ensuite au fur et à mesure.
Objectifs
L’objectif premier est de faire une démonstration par l’exemple de l’efficacité et de la faisabilité de l’économie non-marchande et de l’auto-production.
Un objectif secondaire est de cartographier les lieux où l’on peut se procurer les ressources glanées et « glanables ».
Enfin, signalons encore un autre objectif : créer de la relation avec les acteurs et entre les acteurs qui participent aux différents processus ; mais aussi, mettre en lumière des « espaces de non-relation » et d’invisibilisation. Ainsi, une partie des bambous est récupérée dans une maison de retraite et dans une école très proche du campus. Or, il apparaît que ces ressources pourraient être volontiers mises à disposition (le bambou est prolifique et envahissant), mais les étudiants l’ignorent. Réciproquement, les structures approchées semblent tout ignorer des besoins des étudiants.
Quant à l’invisibilisation, elle apparaît ici comme une invisibilisation des usages. Alors que le bambou est un matériau très écologique, local, facile à travailler et potentiellement gratuit, il est totalement absent des usages concrets des étudiants. Pourtant certains s’avèrent intéressés quand ils en voient sur le CyclOdOn. Autre point intéressant, certains ne conçoivent pas qu’on puisse les trouver gratuitement. En définitive, il y a donc, à travers cette action, un véritable travail de « revisibilisation » qui s’incarne directement dans les différents processus non-marchands : récupération des bambous, fabrication avec les étudiants au jardin, circulation avec la remorque finalisée ou en cours de finalisation.
Engagements et participation
Outre la participation des structures que nous venons d’évoquer, il faut noter la participation ponctuelle d’étudiants et la présence d’un groupe de jeunes qui vient par hasard découvrir le jardin de la cuvée le jour où l’atelier est réalisé. Ils manifestent alors un vif intérêt pour l’atelier.
Résultats
| Impact attendu et/ou semblant avoir été constaté | |
|---|---|
| Système d’usage | Découvrir et intégrer l’usage de ressources non-marchandes locales qui sont « invisibilisées » car ignorées ou méconnues. |
| Système d’échange | Renforcer l’auto-production et valoriser le don de ressources inutilisées. |
| Système de représentations | La démonstration par l’exemple et la participation aux différents processus peuvent amener à conscientiser que les ressources peuvent être produites et trouvées localement. Un autre effet est d’introduire la notion d’intégration verticale dans le rapport marchand / non-marchand. Ce qui ouvre un champ de réflexion et d’analyse, mais aussi, potentiellement le recours à une « grille d’évaluation de l’action » selon ce critère. |
| Système relationnel | La prospection de ressources gratuites permet d’élargir le champ relationnel des acteurs de la recherche-action. Cela peut ouvrir des passerelles et des partenariats. |
Au-delà du bambou, on pourrait parler ici d’une réappropriation non-marchande des moyens de production de la recherche-action. La recherche-action étant une démarche qui se veut soucieuse de son éthique, il paraît tout à fait cohérent d’introduire des contraintes avec cette dernière, au cœur des actions qui en permettent la réalisation. Mais ce faisant, une question demeure en suspens : le respect de l’éthique est-il contraire à l’efficacité de l’action ?
Il apparaît clairement ici que ce n’est pas le cas, à condition d’opter pour une approche « non-technique » de la recherche-action (au sens d’optimisation de l’efficacité). Pour revenir sur la méthodologie, le fait que l’action soit sous-optimale sous certains aspects (il eut été plus rapide et plus « propre » d’acheter un caisson à poser directement sur la remorque), ne la rend pas pour autant inintéressante du point de vue heuristique. Bien au contraire. Car la contrainte posée sur la modalité d’échange (récupe et auto-production) génère en définitive des changements sur le système relationnel, le système de représentations et le système d’usage. Or ceux-ci n’étaient pas entièrement prévisibles. Et c’est un résultat important car il fait écho à un principe fondamental des espaces de gratuité, à savoir que la rigidité imposée dans le système d’échange, d’une part, doit être parfois acquise et maintenue en dépit des forces contraires, et d’autre part, agit comme une règle alternative qui vient créer un espace où la norme marchande est affaiblie. Mais il est important de bien comprendre que cette rigidité est introduite, en partie, de façon artificielle – de la même manière que, symétriquement, la rigidité du système marchand repose dans une large mesure sur des contraintes artificielles. Or, une fois la règle posée, ce sont les autres systèmes qui vont s’ajuster à cette nouvelle contrainte économique.
Limites et perspectives
On peut noter que la démarche poursuivie dans cette action ne semble pas susciter beaucoup d’intérêt en tant que telle ; c’est le résultat produit, ce qui se voit – et qui ne passe d’ailleurs pas inaperçu – qui retient l’attention. La méthode, la démarche sous-jacente et le contexte d’auto-production, même quand ils sont explicités, demeurent parfois comme frappés d’invisibilité. Une des raisons tient peut-être au fait qu’il n’existe pas de discours « marketing », lié à un marché sous-jacent, qui indique comment interpréter et évaluer – souvent de façon clivante – le contexte de production-distribution – à la différence du marché de l’agriculture biologique par exemple. On pourrait, dans un sens, transposer ici le concept marxien de fétichisme de la marchandise. Le bambou étant devenu un matériau « à la mode », du moins dans les circuits marchands, sa présence retient l’attention car il a acquis une valeur marchande intrinsèque. Et c’est cela qui le rend désirable. Mais la démarche récupe → auto-production ne rapportant rien tout le long de la chaîne (il n’y a pas de marché qui est venu se greffer dessus), elle ne bénéficie pas d’une mise en spectacle, d’une mise en récit qui la rendrait attractive, désirable et signifiante. Et si, en réintroduisant l’auto-production à partir d’une ressource locale gratuite, on cherche précisément à rompre avec ce récit, on voit comment in fine, il se déplace pour venir se fixer sur les qualités intrinsèques du produit final. Ainsi, malgré nos explications sur la démarche, une responsable d’une structure de l’économie sociale et solidaire nous fera remarquer, avec une pointe de condescendance, « les espaces de gratuité, c’est courant maintenant », avant d’ajouter, « en revanche, ce qui est intéressant, c’est la structure en bambou ».
La semaine sans achat
Description
Terminons par une des actions qui est peut-être une des plus atypiques que nous ayons entreprises. Durant la semaine planifiée d’intervention du début mars, nous décidons, avec Laure Alligier, une participante des Architectes de la Gratuité, de pratiquer une « semaine sans achat ».
Ainsi, après nous être rendus en auto-stop sur Bordeaux, nous décidons de ne pas dépenser un centime pendant le séjour – et nous allons nous y tenir ! Cette contrainte, cette règle du jeu, va nous permettre d’explorer différentes possibilités de trouver la nourriture gratuitement, et même, de bénéficier de loisirs gratuitement (deux places de cinéma en faisant du stop à l’entrée de l’établissement) ! Mais comment s’y prendre ? Faut-il se tourner vers ce qui est déjà gratuit - démarche intéressante car elle suppose une exploration de l’environnement ? Ou au contraire tenter de transformer ce qui est généralement considéré comme payant en ressource gratuite – toujours, précisons-le tout de même, sur la base de l’échange libre et volontaire. Nous cherchons alors à convaincre les personnes à donner ce qu’elles vendent ou ne comptent pas céder.
Objectifs
Le principal objectif de cette action est d’expérimenter de façon auto-réflexive, comment la transformation radicale d’un élément du système d’échange modifie les autres systèmes. Cette posture – où les chercheurs se font eux-mêmes sujets de l’expérimentation – relève d’une auto-ethnographie réflexive très proche de la « provocation expérimentale » de Garfinkel : en suspendant délibérément la routine marchande, on rend visibles les attentes d’arrière-plan qui, d’ordinaire, demeurent implicites.
Un des objectifs qui apparaît alors est de mettre en évidence les articulations possibles avec les autres modalités d’échange. Laure Alligier pratique ainsi sur les marchés le « troc » en proposant principalement des massages in situ. Cette façon d’entrer dans l’échange a pour effet de rompre une barrière qui est presque d’ordre corporel (« on protège ses biens derrière son étal »), d’effacer la distance qui est propre à l’échange marchand et de faciliter ainsi l’instauration d’une relation plus compréhensive, proximale et chaleureuse. On passe, d’une certaine manière, d’une relation de méfiance, mimant l’apparence de la confiance, à une relation où la confiance réelle gagne du terrain.
Engagements et participation
S’il n’y a que deux participants qui mènent l’action à terme, il faut noter que de nombreuses personnes vont approuver la démarche et l’accompagner en proposant leurs services ou une aide ponctuelle.
Résultats
| Impact attendu et/ou semblant avoir été constaté | |
|---|---|
| Système d’usage | Usage plus sobre des ressources. Recherche de produits alternatifs – par exemple issus de la cueillette de plantes sauvages sur le campus. |
| Système d’échange | Renforcer le don, l’auto-production et la récupération de ressources publiques ou facilement disponibles. |
| Système de représentations | La démarche produit une véritable transformation des représentations, en particulier en ce qui concerne la perception et la cartographie mentale de l’espace. |
| Système relationnel | La démarche induit un changement au niveau relationnel et affectif. Tandis que dans le marché, la source de satisfaction est en grande partie induite par un processus de frustration / nécessité → décharge de plaisir liée à l’achat, elle suit ici un cheminement davantage axé sur le plaisir direct de l’usage de la ressource, sur la surprise, la confiance et l’aléa. D’autre part, la relation étant souvent un préalable à l’« échange » (au don de ressources), il y a un élargissement et un renforcement du réseau relationnel. |
Du point de vue des objectifs de la recherche-action, l’action entreprise s’est avérée, à ce stade, notre démonstration la plus nette de l’existence du lien entre systèmes – l’enjeu restant d’en cartographier les configurations, non d’en établir l’existence. L’impact est notamment remarquable sur le système de représentations et le système d’usage. L’impact sur le système d’échange également, car il pousse à explorer une large palette d’échanges non-marchands : auto-production, dons avec demande, distribution de soupes alimentaires, cafés suspendus, récupe, cueillette, etc. Pour ne prendre qu’un exemple, c’est au cours de cette expérience que la dimension pratique de la cartographie de la gratuité nous apparaît pleinement.
L’action permet en outre de mettre en évidence que le marché ferme toute une gamme de ressources relationnelles et que, s’il n’isole peut-être pas volontairement, il crée parfois les conditions propices à un « repli sur soi ». Les circuits marchands étant dépersonnalisés, parfois artificialisés, la relation s’étiole. À l’inverse, la nécessité de devoir accroître son réseau relationnel pour accéder à des ressources, pousse à multiplier les rencontres.
Limites et perspectives
Deux limites peuvent être identifiées.
La première est qu’il s’agit d’une action qui ne peut pas s’inscrire dans le long terme et se généraliser – elle n’a d’ailleurs pas vocation à l’être. Il n’empêche, elle pourrait selon nous être ponctuellement répétée pour réactualiser les transformations qu’elle induit en termes de représentations.
La deuxième est que cette démarche est largement singulière et dépend des capacités des personnes à entrer en relation. Elle pourrait donc déporter la capacité monétaire d’accéder aux ressources vers ceux qui maîtrisent un réseau relationnel, sans pour autant résoudre le problème des inégalités d’accès.
C’est au cours de cette action qu’il apparaît que les personnes sont souvent détentrices d’une mine d’or d’informations sur ce qui est gratuit dans un lieu et comment se le procurer. Elle suggère donc un travail de recueil possible directement dans la rue. Et c’est une perspective de recherche que nous suivons désormais. Ce qui montre, indirectement, la fécondité qu’il peut y avoir à introduire des contraintes, des règles, dans le système d’échange, notamment dans le processus de recherche. Pour faire un parallèle avec la « littérature sous contrainte », on pourrait parler d’« échange sous contrainte ». Le transfert des droits d’usage reste bien sûr fondé sur des échanges volontaires, mais, à partir d’une certaine prise de distance, et d’une capacité auto-réflexive facilitée par la démarche de recherche-action, on s’autorise à introduire le jeu à l’intérieur de l’échange, à en transformer les règles, ou bien, à y insuffler une dimension artistique.
Cohérence des actions et perspectives dans la poursuite de la recherche-action
Des différentes actions que nous avons menées dans cette phase expérimentale et exploratoire de la recherche-action, se dégagent désormais une cohérence d’ensemble et la confirmation d’une intuition de recherche qui nous semble importante (bien qu’elle reste à confirmer) : l’implantation de l’espace de gratuité mobile dans les différents milieux est une condition préalable pour les mettre en relation. Autrement dit, dans ce cadre non-marchand, la relation précède l’échange et le CyclOdOn, une fois la relation établie, va jouer un rôle dans l’échange en le médiatisant. Ce constat confirme par l’expérience l’hypothèse que nous avons formulée plus haut : une fois levée l’obligation de rendre qui, dans le registre marchand, conditionne l’accès à la relation à la capacité de payer ou de justifier, le lien peut se nouer librement – et l’échange s’y greffer ensuite.
Concrètement, le CyclOdOn peut alors créer du lien de deux manières. D’abord, il sert de point de rencontre commun à des milieux qui s’ignorent – étudiants, enfants, habitants du quartier : chacun se l’approprie à sa façon, mais c’est le même objet qui les fait se croiser, sans qu’ils aient à appartenir au même monde (il devient alors ce que l’on peut appeler un « objet-frontière » [28]). Ensuite, les affaires qu’il transporte passant de main en main avec leur petite histoire, le lien n’a même pas besoin d’une rencontre en face à face. Il voyage avec l’objet, reliant celui qui donne et celui qui prend – ce que Mauss avait montré pour le don en s’appuyant notamment sur les travaux de Malinowski [29].
En définitive, cette fonction « liante » du dispositif met en évidence deux éléments fondamentaux permettant l’activation du lien entre deux milieux. Le premier est la capacité pour différents milieux à se réapproprier en commun l’espace où circulent les ressources. Le deuxième est leur capacité à se réapproprier l’échange, la façon dont on fait circuler les ressources (et les représentations sur les besoins et les ressources permettant de les satisfaire).
Les différentes actions menées jusqu’ici dégagent alors deux grandes orientations pour la phase suivante de la recherche-action.
La mise en lien par la réappropriation des modalités d’échange
Un premier protocole de recherche-action doit associer les actions déjà entreprises autour du projet pédagogique, des objets nomades / graines de gratuité avec les espaces de gratuité / table ronde. Les différentes expérimentations ont déjà permis d’implanter les différentes « pièces » du circuit dans les milieux : tables rondes dans les lieux étudiants ou proches du milieu étudiant – programme pédagogique et ateliers graines de gratuité réalisés avec les enfants – implication des artistes à renforcer et à valoriser – ceux-ci pouvant animer les ateliers graines de gratuité avec les enfants. Désormais, il s’agit de renforcer et formaliser la mise en lien afin d’observer dans quelle mesure ces circuits non-marchands atténuent concrètement l’isolement relationnel des étudiants impliqués.
Concrètement, la phase en question vise à créer le lien et à raccorder les milieux de façon plus explicite et plus systématique via les dispositifs développés. Les tables rondes permettront de structurer la réflexion et de faire progresser les acteurs dans leur capacité à comprendre et maîtriser la situation.
Les partenaires sont déjà présents et volontaires pour nourrir la réalisation de ce protocole de recherche-action : café fantoche, JSA, École de Flornoy. D’autres acteurs pourraient être associés : IUT Bordeaux-Montaigne par exemple.
La mise en lien par la réappropriation de l’espace
Un deuxième protocole de recherche-action doit associer les actions déjà entreprises en termes d’espace de gratuité de rue et de cartographie participative : l’enjeu étant de rendre visibles et accessibles, pour les étudiants, des ressources gratuites de leur environnement immédiat, et d’agir ainsi sur une précarité qui n’est pas seulement monétaire. À travers un travail d’enquête socio-géographique, des acteurs de terrain doivent alors être associés – la modalité d’association dépendant largement des circonstances – pour venir enrichir la cartographie participative de leur expérience et de leur connaissance du terrain. Comme nous l’avons vu plus haut, l’enjeu n’est pas simplement de collecter passivement des données, il est d’appréhender l’espace différemment et de construire des outils pour transformer la répartition marchand / non-marchand qui le structure.
Quelle forme peut prendre un tel outil de recueil / transformation des données ? Comment peut-il s’articuler avec un espace de gratuité convivial de rue ? Il n’est pas possible de le préciser pour l’instant, car c’est dans la pratique que ses grandes lignes vont se dessiner. Nous ne le figeons pas à l’avance, en raison d’un choix méthodologique qui est propre à la recherche-action participative. Plusieurs formes sont néanmoins déjà pressenties : un marquage de l’espace (logos et repères de rue, couplés à de l’art participatif, signalant les lieux où l’on peut prendre et déposer librement), des balades de cartographie menées avec les étudiants de master de géographie, et, dans un second temps (à valider), une cartographie conjointe de la gratuité dans Saint-Augustin avec l’école de Flornoy et les JSA. C’est une piste que l’équipe pédagogique et les animateurs se sont dits prêts à explorer.
Pour ce qui est de la participation d’un groupe d’étudiants en master de géographie et l’implication du laboratoire Passages, ils devront être sensibilisés aux enjeux de la réappropriation non-marchande de l’espace. La cartographie est ensuite prévue sur trois pôles universitaires présentant des traits bien distincts, à des intersections, des « frontières » avec des milieux bien différenciés. Elle devrait grandement faciliter la mise en œuvre de la cartographie participative – la reconduction prévue du partenariat avec le CROUS constitue de ce point de vue un facteur facilitant.
Chronologie, mise en œuvre et autonomisation du dispositif
Comme nous l’avons suggéré, les pièces du projet sont désormais suffisamment bien implantées dans les différents milieux pour qu’il n’y ait plus qu’à les assembler. Le travail doit alors porter principalement sur la construction d’un dispositif facilitant la mise en lien, suffisamment souple pour permettre l’appropriation des « modalités d’échange » et « des espaces d’échange » par les acteurs.
La première phase de cartographie participative devant démarrer en septembre 2026 en partenariat avec le laboratoire Passages, des résultats tangibles seront disponibles à partir de décembre 2026. Un travail devra ensuite être réalisé pour rendre le dispositif de cartographie le plus autonome possible. Cela peut faire l’objet d’une deuxième phase d’intervention.
Quant à la construction d’un dispositif pérenne de mise en lien via les « graines de gratuité » et les « tableaux nomades », elle peut se faire progressivement au fil de l’année 2026 / 2027, en venant se calquer sur les agendas scolaires.
Pour conclure, la phase expérimentale a donc rempli son office : elle a démontré la faisabilité des dispositifs d’échange non-marchand, identifié les conditions de la mise en lien entre milieux (réappropriation de l’espace et de l’échange) et implanté, dans chaque milieu, les « pièces » du futur circuit. L’année à venir n’est donc plus exploratoire : il s’agit d’assembler ces pièces avec des partenaires déjà engagés (JSA, école de Flornoy, café fantoche, CROUS, laboratoire Passages), de formaliser la mise en lien et d’en observer pour la première fois les effets sur l’isolement et l’accès aux ressources. C’est à ce stade que les résultats deviendront tangibles : premiers livrables de cartographie dès décembre 2026, publication au second semestre 2027.
[1] Effectif d’étudiants par secteur. Ensemble 2023-24. Source : Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche, rentrée 2022. https://www.observatoire-des-territ...
[2] Rapport de la population étudiante par rapport à la population municipale estimée par l’INSEE des EPCI en 2022. https://statistiques-locales.insee.fr/.
[3] Dang Vu, H. 2014. « Pourquoi les universités transforment-elles la ville ? » Les Annales de la recherche urbaine, n°109, Territoires et universités, pp. 28-43.
[4] Agbossou, I., et al. 2009. Les déterminants de la mobilité des étudiants, Approches de la mobilité étudiante. ⟨hal-02819326⟩.
[5] En 2020, les ressources mensuelles moyennes des étudiants s’élèvent à 919 €. Source : « la situation financière des étudiants » état de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation en France, 18, n°14. https://publication.enseignementsup....
[6] Cf. notre projet de recherche : Grassineau, B. 2024. « Projet d’un espace de gratuité mobile pour agir sur l’isolement et la pauvreté en milieu étudiant. » CEDREA. https://cedrea.net/Projet-d-un-espa.... Ainsi que le numéro spécial DREES Ministère de la santé. (2025). « Les conditions de vie des étudiant·es : pauvreté(s), précarité(s) et vulnérabilité(s) », Revue française des affaires sociales, vol. 2, n°252.
[7] Entendons par là les types de transfert d’usage ainsi que les droits et interdictions qui pèsent sur la circulation des ressources.
[8] Cf. Merlin, P. 1995. L’urbanisme universitaire à l’étranger et en France. Presses de l’école nationale des ponts et chaussées.
[9] Ibidem, pp. 384-385.
[10] Dubet, F., Sembel, N. 1994. « Les étudiants, le campus et la ville. Le cas de Bordeaux. » Les Annales de la recherche urbaine, n°62-63, pp. 225-234.
[11] Citons à cet égard la notice Sylvie Fol et Julie Vallée, qui est particulièrement éclairante pour notre étude : « La ségrégation renvoie à l’homogénéité sociale de certains espaces et à la séparation spatiale de certains groupes sociaux. Si ses causes sont diverses, entre actions délibérées de mise à l’écart de groupes sur une base sociale ou raciale et phénomènes de regroupement, volontaire ou non, d’individus ou de groupes, elle résulte de processus au sein desquels les mobilités tiennent une place essentielle. En effet, la concentration des groupes sociaux est en grande partie liée à des mobilités résidentielles voulues (...) ou subies (...). De plus, cette ségrégation résidentielle n’est pas sans effet sur les mobilités quotidiennes puisque les divisions sociales de l’espace induisent des déplacements pour accéder à des ressources (emplois, équipements, services) qui sont inégalement réparties dans l’espace. Enfin, la ségrégation sociale ne concerne pas uniquement les lieux de résidence : elle peut être appréhendée à partir des lieux pratiqués par les individus au cours de leurs déplacements quotidiens et refléter alors l’inégale appropriation quotidienne de la ville. » Fol, S., & Vallée, J. 2023. « Ségrégation ». MobiDic, Dictionnaire critique des Mobilités. https://doi.org/10.60582/geomob19
[12] La faible rentabilité et le caractère « saisonnier » de l’activité pouvant aussi l’expliquer.
[13] Cf. EPAURIF (Établissement Public d’Aménagement de la Vallée de la Seine) et IAU île-de-France (Institut d’Aménagement et d’Urbanisme de la Région Île-de-France). 2018. Guide pour l’aménagement des sites universitaires.
[14] La ségrégation ne se limite en effet pas au campus bordelais et aux campus conçus durant les années 1970. A propos de Lille, par exemple, Hamel note : « Départ des familles, marché locatif saturé, ségrégations sociales et spatiales : le quartier Vauban présente des caractéristiques communes à celles d’un quartier studentifié. Cette formation d’enclaves étudiantes semble dessiner (…) de nouvelles frontières de la ségrégation étudiante ». Hamel, A. 2022. « Les contours d’un processus de studentification dans un quartier de Lille. » Urbanités, n°16.
[15] Burdèse, A.-M. 1996. Quand l’université lilloise s’installe dans les quartiers populaires : proximité spatiale, distance sociale. Thèse de doctorat (dir. Daniel Pinson), Université de Nantes ; Burdèse, A.-M. 2002. L’étudiant, le quartier populaire : les illusions de la mixité, l’exemple de la métropole lilloise. Paris : L’Harmattan.
[16] Cohen, V. 1997. « La vulnérabilité relationnelle : essai de cadrage et de définition. » Socio-anthropologie, n°1.
[17] Entendons par domination économique : l’obligation de contre-partie qui conditionne l’accès aux ressources et qui s’appuie sur l’exclusion de l’usage direct (généralement lié à la propriété privée). Par inégalité économique : la dépossession des personnes de leur capacité à valoriser leurs propres ressources et à apporter une contribution à l’échange. Une relation devient inégalitaire quand les contributions ne sont pas également valorisées ou que le flux ne peut aller que dans un sens (refus de recevoir de la part de celui qui donne par exemple). À l’inverse, une réciprocité libre et indirecte – où celui qui donne reçoit et celui qui reçoit peut donner – crée les conditions pour que chacun puisse valoriser et apporter sa contribution.
[18] Cf. Lewin, K. 1951. Field Theory in Social Science : selected theoretical papers. New York : Harper & Row.
[19] Bacqué, M.-H. et Biewener, C. 2013. L’empowerment, une pratique émancipatrice. Paris : La Découverte.
[20] Cf. Kolb, D. A. 1984. Experiential Learning : Experience as the Source of Learning and Development. Englewood Cliffs : Prentice Hall.
[21] Ce qui inscrit en partie notre action dans le champ de l’ethnométhodologie.
[22] Le fonctionnement détaillé du dispositif est consigné dans le carnet de recherche.
[24] Pour autant, la pratique consistant à revendre les affaires récupérées sur les espaces de gratuité n’est pas rare et il peut alors y avoir une concurrence directe entre l’acquisition pour l’usage et l’acquisition pour la revente.
[27] Réseaux d’échange non-marchands où les participants peuvent être à la fois hébergeurs, en proposant leur logement, une chambre, un « canapé » pour des séjours ponctuels, et invités, lors de déplacements qu’ils entreprennent. Le principe est : 1. il n’y a pas d’obligation de donner pour recevoir et vice-versa (et pas d’engagement formel), 2. l’échange est intrinsèque à l’hospitalité, 3. il n’est pas possible de savoir qui donne et qui reçoit - celui qui donne son hospitalité ne reçoit-il pas la visite de son invité ! Ex : BeWelcome. https://bewelcome.org.
[28] Trompette, P., Vinck, D. 2009. « Retour sur la notion d’objet-frontière. » Revue d’anthropologie des connaissances, vol. 3, n°1, pp. 5-27.
[29] Mauss, M. 1923-1924. « Essai sur le don. Formes et raisons de l’échange dans les sociétés archaïques ». L’année sociologique, nouvelle série, tome 1. Mauss s’appuie notamment sur la description par Malinowski de la kula, ce cycle d’échange cérémoniel des îles Trobriand où les objets ne sont jamais possédés durablement mais doivent continuellement être remis en circulation : Malinowski, B. 1963. Les Argonautes du Pacifique occidental. Paris : Gallimard. Sur l’idée que l’objet accumule une « biographie » au fil de ses détenteurs et de ses changements de « statut », voir Kopytoff, I. 1986. « The Cultural Biography of Things : Commoditization as Process. » in Arjun Appadurai (dir.), The Social Life of Things : commodities in cultural perspective. Cambridge : Cambridge University Press, pp. 64-91.