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Témoignage d’un éducateur de rue en thèse

Un parcours d’expérience par la recherche action

27 février 2009 par Tahar BOUHOUIA

Témoignage effectué lors de la rencontre "Recherche-Action, de la formation du sujet aux démarches interdisciplinaires et publié dans les actes de la journée (mis en lien en bas de cette page).

Pour me présenter et témoigner de mon
parcours d’expérience, dans le cadre de
cette journée, je souhaite me situer par
rapport à ma pratique d’éducateur de rue,
métier que j’exerce depuis une vingtaine
d’années. Je souhaite aussi me présenter
à partir de mon ancrage dans la mouvance
que l’on a appelé, dans les années
83-84, la marche pour l’égalité. Le premier
registre évoqué concerne le terrain qui a
donné lieu aux trois cycles de rechercheaction,
que je poursuis aujourd’hui dans le
cadre d’une thèse de doctorat. Le second
registre que j’ai énoncé constitue pour moi
une période fondatrice, dans la mesure
où il m’a permis d’inscrire mon parcours
social dans le cadre d’une dynamique de
conscientisation, en l’occurrence durable.

C’est à partir de cet ancrage et des interrogations
formulées que j’ai été amené
à investir progressivement la posture
d’acteur chercheur. Avant l’émergence de
cette expérience inscrite dans l’histoire du
mouvement des jeunes issus de l’immigration,
des années 80, la réalité sociale était,
pour moi et pour d’autres, de l’ordre du
déjà là, elle appartenait à la fatalité. Alors
qu’au moment de la marche pour l’égalité
nous devenions tous ensemble des « démiurges
 », nous avions envie de retourner
la terre et le ciel, c’était possible, la réalité
pouvait être transformée.

C’est avec cette découverte, instituant une
nouvelle forme d’appréhension de la réalité
que je me suis engagé dans une dynamique
de recherche-action. J’ai fait, depuis
1995, le choix d’associer à ma pratique de
terrain une démarche de recherche, de
façon à accompagner mon travail d’éducateur
de rue. C’est maintenant, pour moi,
une sorte de seconde respiration, dans la
mesure où elle est devenue solidaire de
mon parcours professionnel.
Je me suis engagé dans cette prospective
avant de savoir que cette démarche
pouvait faire l’objet d’un enseignement et
d’une épistémologie. C’est en rencontrant
des situations qui échappaient à mon
entendement, et qui m’interpellaient suffisamment
pour que j’éprouve la nécessité
de les interroger que je me suis familiarisé
progressivement avec la recherche-action.

Au départ ces interrogations ne m’apparaissaient
pas sous forme abstraite ou
théorique. Elles émergeaient, d’une part,
confusément de ma pratique de terrain et
faisaient d’autre part écho à mon expérience
personnelle, pour ce qui est des
situations de confinement et d’absence de
perspective sociale.
L’itinéraire par lequel je me suis construit
m’a conduit, grâce à ma croyance en la
possibilité de changer les choses, à considérer
la possibilité d’accompagner, sur le
chemin de l’émancipation sociale, des jeunes
qui, dans leur trajectoire se heurtent
à des murs invisibles et à des portes qu’il
faut apprendre à ouvrir.

Cette idée est née d’une intuition qui a pris
corps dans mon esprit et qui m’a conduit
à prendre conscience que la mobilité des
identités pouvait être favorisée par une
dynamique de développement endogène,
adossée à une démarche de recherche-action
impliquant les intéressés.
C’est à Paris, dans le 19ième, que j’ai entrepris
et réalisé ma première recherche-action.
En rencontrant dans le cadre de mon
travail d’éducateur de rue, des jeunes qui
demandaient des activités de loisirs, qui
leur semblaient indispensables lorsqu’elles
n’étaient pas accessibles et qui s’en désintéressait
aussitôt qu’elles étaient devenues
possibles. Ce fait m’a beaucoup intrigué.
J’avais besoin de le comprendre, d’autant
plus qu’il se manifestait dans le quotidien
comme une constante. J’ai commencé à y
réfléchir, à me documenter et à écrire sur
ce sujet.

Je précise que mes acquisitions scolaires,
je les ai constituées hors les murs, c’est-à-
dire bien après ma période de scolarité
obligatoire. J’ai appris à lire et à écrire
entre 25 et 30 ans. Par la suite, j’ai passé
une équivalence du bac, fait deux années
de philosophie et j’ai commencé à travailler
comme éducateur à Bordeaux, puis
à Champigny avant de venir exercer mon
métier dans le 19ième arrondissement de
Paris. J’avais aussi lu quelques bouquins
de psychologie. J’étais alors, à la manière
d’un néophyte, fortement imprégné par
ces disciplines. Avec ces références, je me
suis efforcé dans mes rapports d’activité
de théoriser ma pratique. À l’époque, à
l’exception de l’équivalence du bac, je
n’avais pas de diplôme. Je devais acquérir
une qualification pour établir ma légitimité
statutaire, pour être reconnu comme éducateur
spécialisé par la convention collective
et les tutelles. Dans cette perspective,
la formation d’éducateur spécialisé, que
j’exerce déjà depuis plusieurs années, était
la plus indiquée. Mais je cherchais autre
chose. Je cherchais une formation qui
puisse m’aider à élaborer les outils pour
comprendre la dynamique sociale des
jeunes des cités avec lesquels je travaillais
alors. Dans ce contexte, j’ai entendu parler
du collège coopératif de Paris et de la formation
DHEPS, qui s’adressait précisément
à des professionnels du social. Comme je
le souhaitais, la formation permettait aux
acteurs de terrain d’intégrer la démarche,
dispensée par le collège, avec une
question qu’ils se posaient dans leur cadre
professionnel, puis de la problématiser
pour en faire un objet scientifique.
En intégrant le collège coopératif, j’ai
découvert des espaces de recherches
nommés « ateliers participatifs ». Ces ateliers
constituaient une sorte d’université
internationale, où il y avait des gens qui
venaient du Sénégal, de Nouvelle-Calédonie
et d’ailleurs. Dans ces espaces, chacun
arrivait avec ses interrogations et l’autre lui
disait pourquoi tu dis cela, pourquoi tu fais
cela, il y avait des regards complètement
étrangers, portant sur le questionnement
des uns et des autres, ça m’a permis
d’évoluer, d’enrichir mon point de vue.
L’hypothèse, par exemple, que j’avais préalablement
formulée en considérant que
« ces jeunes souffraient d’une incapacité
individuelle à investir un objet extérieur
à l’espace de résidence », est devenue « 
pourquoi certains jeunes des cités sont si
peu disposés à investir un réseau social
indépendant des espaces de résidence ».
J’ai donc engagé une première rechercheaction
dans le cadre du DHEPS, à partir
de cette question. Cette recherche a duré
cinq ans et a porté sur mon terrain professionnel.

Je l’ai menée de façon participative
avec trois classes d’âge. J’ai construit
mon sujet de recherche autour de la
question de « l’attachement des jeunes de
cité à l’espace de résidence », et de l’effet
centripète des lieux. Je me suis efforcé de
comprendre pourquoi certains jeunes cristallisent
l’essentiel de leurs activités autour
d’une cabine téléphonique, d’une barrière,
d’une pente. J’avais le sentiment que ces
différents lieux n’étaient pas des lieux de
hasard, mais des lieux anthropologiques,
des lieux symboliques et d’ancrage psychique
pour des jeunes inscrits en dehors des
processus classiques de socialisation, que
sont l’école et le monde du travail.
En partant des jeunes, je me suis rendu
compte de l’existence d’un principe unificateur
caractérisé par un retour au même.
Dans la cité, on est ensemble parce qu’on
habite le même espace résidentiel, parce
qu’on a la même apparence ethnique,
parce qu’on a le même âge, parce qu’on
appartient au même sexe, parce qu’on
rencontre les mêmes contraintes sociales.
Cette façon de faire société se traduit par
la construction d’une carte affective et relationnelle
qui enferme les individus et les
empêche d’exister à l’extérieur de l’espace
de référence.

Pour permettre à ces jeunes de transformer
ce principe du retour au même, qui
les enferme dans un modèle où on est
ensemble parce qu’on est identique, par
une dynamique où on est ensemble parce
qu’on est porteur de différence au sein du
groupe, l’idée était de valoriser les compétences
individuelles capables de nourrir les
ressources et les possibilités du groupe. En
partant du soi des jeunes, en prenant en
compte leur pôle d’intérêt et leur rythme,
il devenait possible de les mobiliser pour
construire une dynamique productrice
de fierté, de confiance en soi, prétexte à
l’élaboration d’un lien positif aux autres.
Cette démarche, axée sur la valorisation de
jeunes sans perspective, a donné lieu à la
constitution d’équipes de foot, de groupes
de musique. Cette démarche nous a
permis de faire entrer en mobilité l’identité
de certains de ces jeunes en panne de socialisation,
en élargissant notamment leur
conception du « nous » et du « eux ».

Cette première recherche-action constitue un premier
cycle et l’amorce de deux autres recherches-
actions portant sur les changements
de paradigme en prévention spécialisée et
la production de situation de forme d’assignation
collective. Pour mener mon travail
de DEA, puis de thèse, je me suis tourné
vers la sociologie des organisations, sous
la direction du Professeur Michel Liu.
Pour conclure sur ma trajectoire, j’évoquerais
la nécessité pour la recherche-action
de créer du mouvement, de la mobilité
et de la possibilité pour la production de
savoir collectif. À cet égard, je me dois de
présenter également le CEDREA, auquel
je participe et qui s’inscrit comme un
nouveau jalon dans mon parcours d’expérience.
Il s’agit d’un réseau qui est né à
l’occasion d’un séminaire réunissant des
doctorants dirigés par Michel LIU. L’idée
étant de mettre en œuvre un processus
d’apprentissage à la recherche-action,
ponctué par des événements qui permettent
de regrouper, dans des espaces
d’échange, des personnes qui habituellement
sont plutôt isolées. À côté de ces
rencontres, nous avons créé un site Internet (ici même)
destiné à la publication de recherche-actions
et d’articles portant sur la question
des transformations sociales. Voilà pour
ma contribution.

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