Des préjugés académiques
Les savants sont si présomptueux, si entêtés de leurs opinions, que rarement ils daignent descendre à l’examen des idées nouvelles qui les combattent. J’ai connu des géomètres convaincus que tout article de foi dans Newton ; ils ne dispensaient, par cette ridicule crédulité, de discuter aucun système nouveau en physique. Un de ces géomètres [5] traitait un jour d’imbécile un physicien qui avait annoncé de nouvelles expériences sur la lumière, entièrement contraires au système de Newton [6]. Un sceptique présent lui dit :
Monsieur le géomètre, un imbécile est une machine qui n’a ni idées, ni aptitude à en avoir. Comment ferez vous croire qu’un physicien qui a fait plus de six mille expériences nouvelles, qui a écrit plusieurs volumes sur la physique, etc…, n’ait ni idées ni capacité pour en avoir ?
Le Géomètre. Quoi ! il ose douter de l’infaillibilité de Newton, et il n’est pas imbécile ?
Le Sceptique. Mais Newton était homme, et sujet à l’erreur. Descartes son prédécesseur, quoique l’inventeur d’une excellente méthode, quoique le restaurateur de l’analyse, Descartes s’est trompé. Pourquoi Newton n’aurait il pas pu se tromper ? … Tous les académiciens étaient ils en 1720 des imbéciles, parce qu’ils persécutaient les Newtoniens ? non, ils étaient seulement intolérants.
Le Géomètre. Mais on a bientôt reconnu les erreurs de Descartes.
Le Sceptique. C’est à dire, après les avoir défendues pendant cinquante ans. L’admission du système de Newton ne date pas de si loin en France, et il a déjà des détracteurs ; le temps le renversera peut être comme celui de Descartes. Quand il aurait d’ailleurs deux ou dix siècles pour lui, qu’"importe ici le temps ? Une erreur de dix siècles est tout aussi bien erreur que celle d’un jour.
Le Géomètre. Ces détracteurs sont des écrivains obscurs, et Newton jouit d’un suffrage universel…
Le Sceptique. Newton et Descartes n’étaient pas obscurs, avant de devenir célèbres ? Ce sont les raisons qu’il faut examiner, et non pas l’obscurité ou l’éclat d’un écrivain.
Aristote a dominé dans l’empire des sciences pendant dix-sept siècles. Il avait pour lui toutes les universités, tous les pédants, comme Newton a toutes les académies, tous les géomètres d’aujourd’hui, parce qu’on vante ce qu’on fait, et qu’on décrie ce qu’on ignore. Les hommes se ressemblent dans tous les siècles, M. le géomètre. Le hasard vous fait au dix-huitième le défenseur de Newton ; dans le dix-septième vous auriez déchiré Descartes ; au commencement de celui ci, vous auriez persifflé cet anglais obscur, qui n’avait alors ni académies ni géomètres pour lui.
Le Géomètre. Mais si, par le calcul, je vous prouve que son système est vrai, alors ne serez vous pas forcé de convenir que les détracteurs sont imbéciles ?
Le Sceptique. Mais les détracteurs hérissent aussi leurs livres de calculs. Que faire dans ce chaos de chiffres ? Recourir à la nature, voir le fait, puisque le fait est la base du calcul, car si le fait fondamental est faux, tous les calculs tombent ; et si les calculs prouvent alors la vérité de ce fait faux, comment voulez vous qu’on intitule la géométrie ? J’aime mieux croire mes sens et la nature, que vos volumes de chiffres.
Le Géomètre. Vous doutez donc aussi de la certitude géométrique ?
Le Sceptique. Ce n’est pas ici le lieu de donner mon opinion ; mais je crois que, lorsque des calculs reposent sur des faits, il faut, avant de croire aux calculs, vérifier le fait. Vous rappelez vous une idée singulière , mais tranchante, de Voltaire, sur l’abus des calculs ? Il disait : qu’on vienne nous annoncer qu’il existe un homme ayant cinq cents pieds de haut, je vois mes géomètres calculant tout d’un coup combien ses bras auront de longueur, quels mouvements il pourra faire, quelle étendue il embrassera… Tout cela est merveilleux ; mais auparavant de se perdre dans des calculs, ne serait il pas nécessaire d’examiner si le fait est vrai ? et les calculs les plus beaux pourraient ils prouver sa vérité ?
Le Géomètre. Voltaire est un mauvais plaisant ; il n’avait point l’esprit géométrique.
Le Sceptique. Tant mieux, monsieur. S’il avait été assez malheureux que d’être géomètre, il ne nous ferait pas pleurer avec Mérope, ni rire avec Candide. Mais, pour revenir à notre thèse, de quoi est il question entre nous ? De savoir si les expériences du physicien moderne sont vraies ; de savoir s’il a réduit les sept couleurs primitives à trois, si le spectre solaire n’est qu’un composé de ces trois couleurs, s’il n’est pas simplement formé par la décomposition de la lumière aux bords du trou qui donne passage au rayon ; de savoir si le prisme décompose, si les rayons sont tous également réfrangibles : voilà les faits en question. Or le physicien moderne appuie ses opinions nouvelles d’une foule d’expériences directes, il en a, par exemple, une concluante pour prouver que la lumière ne se décompose point [7] en passant d’un milieu dans un autre, puisqu’il donne avec un prisme un faisceau de rayons blancs qu’il est impossible de décomposer.
Le Géomètre. Ces faits sont faux, absurdes, impossibles.
Le Sceptique. Vous ressemblez beaucoup aux théologiens du seizième siècle, que en accumulant des mots, croyaient accumuler des raisons. Mais avez-vous vu ces expériences ?
Le Géomètre. Non
Le Sceptique. Avez-vous lu l’auteur ?
Le Géomètre. Non
Le Sceptique. L’avez-vous entendu ?
Le Géomètre. Non
Le Sceptique. Vous ne l’avez ni vu, ni lu, ni entendu, et vous prononcez ! Et vous le traitez d’absurde et d’imbécile !
Le Géomètre. Je n’ai pas besoin de voir, de lire, ou d’entendre. Ces idées contrarient Newton, l’académie, mes calculs : donc elles sont absurdes, je n’ai pas besoin de les examiner.
Le Sceptique. Voilà précisément le raisonnement des Aristotéliciens contre Descartes. On avait mis pour enseigne aux universités, hors Aristote point de salut. L’académie a changé le nom de l’enseigne, et a écrit : hors Newton point de salut. Que conclure de là ? Non pas que Newton ne doit pas plus dispenser d’examen ; et bien en advint à l’espèce humaine, puisqu’on découvrit ses erreurs. Vous devez donc avant de juger, vous devez voir, lire, et entendre.
Le Géomètre. Grand dieu ! Que deviendrions-nous, s’il fallait tout examiner ! …
Le Sceptique. Je conviens que la tâche est pénible. Mais si, comme vous le dites fastueusement, l’académie est le tribunal souverain consacré à juger les progrès des connaissances humaines, à marquer les vérités nouvelles, à écarter les erreurs, ce que je suis bien éloigné de croire ; si vous qui en êtes membre vous êtes les juges des écrivains, ne devez vous pas les entendre avant de les condamner ? Que diriez vous d’un juge qui jugerait sur la simple étiquette du sac ? Vous devez donc examiner, et scrupuleusement examiner ; vous devez faire plus : chargés de veiller à ce que le dépôt des connaissances humaines ne s’altère point, c’est à vous à observer tout ce qui se dit, tout ce qui s’écrit de nouveau, à indique au public la route qu’il doit suivre. Enseigne-t-on des vérités ? vous devez les appuyer. Prêche-t-on des erreurs ? vous devez les combattre publiquement. Vous devez, en un mot, la lumière au peuple. De toutes parts on attaque votre doctrine : que ne paraissez vous donc dans la lice ? que ne détruisez vous ces expériences, ces théories nouvelles ? Et que doit penser le public, en vous voyant refuser le combat et garder un lâche silence ? Vous ne vous arrachez du sommeil qui vous engourdit dans vos fauteuils , que pour commander une foi aveugle. Est-ce là la marche de la raison ? Et vous qui tant de fois prêchâtes contre l’inquisition, que faites vous aujourd’hui sinon copier ses arrêts mystérieux et son silence opiniâtre ?…
Tandis que le sceptique raisonnait, le géomètre académicien faisait un conte pour rire, car les géomètres content aujourd’hui, et il s’en alla en disant que le physicien n’était qu’un sot, et que son défenseur n’avait pas de logique.
Le bon géomètre entendait la logique de l’académie ; et le ciel en préserve tous ceux qui veulent raisonner !
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